Tolède et Rome ont sept collines, Tolède et Rome ont une roche tarpéïenne, Tolède et Rome ont des églises uniques au monde, Tolède et Rome sont remplies de couvents, Tolède et Rome ont donné naissance à d'illustres prélats; mais la Rome d'Italie a commis des fautes graves et des sottises que la Rome d'Espagne s'est évertuée à corriger. Enfin Tolède écrase sa rivale sous l'universelle renommée de ses massepains aux amandes, qui lui ont valu le titre glorieux de la Roma del Mazapan. Sur ce terrain, la lutte n'est plus possible.
VUE INTÉRIEURE DE L'ÉGLISE DE SAN JUAN DE LOS REYES (page [604]).—PHOTOGRAPHIE LACOSTE, À MADRID.
Il est encore un autre avantage que l'on a concédé, de temps immémorial, à Tolède sur la Ville Éternelle, et cet avantage elle le doit à ses armuriers. Polybe, Cicéron, Tite-Live, Diodore, Martial parlent de la trempe des courtes épées d'Ibérie; Ovide assure que l'eau du Tage et le sable que charrie son lit sont pourvus de propriétés particulières. Au Moyen Âge le fer des mines de Mondragon, situées dans les provinces basques, était aussi connu que le nom des armuriers tolédans: Juan el Moro qui après la conquête eut pour parrain Ferdinand le Catholique, Nicolas Ortimo, Juan Martinez, Antonio Ruiz, Johannes de la Horta, Tomas de Ayala, Sahagun et ses descendants, Dionisio, Corrientes, Miguel Castaro, Toma Gaya, Sebastien Hernandez qui ajoutait à son nom celui de Toledano et dont la signature se retrouve sur de belles épées conservées à l'Armeria Real, tous ont été célèbres dans le monde entier. Les chevaliers français appréciaient à leur valeur le fer d'Espaigne, et en Angleterre Jonson, Butler et Shakespeare ont rendu témoignage de l'estime en laquelle on tenait les armes tolédanes.
Les armuriers tolédans formaient bien une corporation jouissant d'importants privilèges, tels que l'exemption des impôts et des droits sur le fer et sur la vente des épées, mais chacun poursuivait son œuvre dans le mystère de sa forge, et gardait avec un soin jaloux le secret de ses procédés. Aussi bien sortait-il de leurs mains des armes si différentes, que Mahomet Ben Ali il Erani a pu composer tout un livre sur ce sujet.
À la Renaissance, l'usage des armes de combat était si général en Espagne, que les valets comme les maîtres portaient la rapière au côté, ou le poignard à la ceinture. Les enfants eux-mêmes, n'avaient pas d'autres jouets.
Durant son voyage de Valence à Madrid, François Ier fut frappé de ce fait:
«Ô bienheureuse Espagne, s'écria-t-il, bienheureuse Espagne qui enfantez et élevez des hommes tout armés!»