UNE RUE DE TOLÈDE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
La littérature porte la trace de ce goût de l'Espagnol pour le vaillant et fin acier. Dans les romans et les drames du moyen âge écrits vers le milieu du XVIIe siècle, il n'est pas un gentilhomme qui ne brandisse une bonne lame de Tolède et ne la mette au service de sa dame ou du roi. Plus tard la réputation des poignards trempés au bord du Tage balança même celle des belles Andalouses, en corset noir, qui, le soir venu, passaient sur le pont de Tolède. Il est vrai de dire que les Andalouses de Tolède furent de tout temps aussi rares que les Castillanes de Séville, ou les Aragonaises de Grenade.
La prospérité du commerce des armes touchait d'ailleurs à sa fin. Pendant les grandes guerres de Charles Quint et sous le règne de Philippe II, elle avait déjà souffert des progrès de l'arquebuserie. À l'avènement de Philippe V, l'adoption du costume français fit abandonner l'usage de la rapière en faveur de l'épée de parade.
Aujourd'hui, la manufacture, construite en 1777 par Charles III, fournit des canons et des fusils, tandis que quelques artistes indépendants cisèlent ou incrustent l'or et l'argent dans le fer, et préparent, ô douleur! des pommes d'ombrelle, des manches de parapluie, des nécessaires de fumeurs et des boutons de manchettes. Où sont les héroïques épées d'antan?
La corporation des armuriers n'est pas la seule qui ait déchu: celle des tapissiers pour estrades, et des vendeurs de bois pour bûchers sont également dans le marasme. C'est précisément dans le voisinage de la fabrique d'armes que s'élevait jadis le quemadero de l'Inquisition, où l'on brûlait les infortunés que le terrible tribunal condamnait aux flammes. Cet horrible supplice n'avait pas lieu, comme on le croit généralement, en présence du roi et de la noblesse. L'auto de fe ou acte de foi, qui se célébrait sur la place du Zocodover, consistait en une comparution des accusés, en un sermon, en une lecture des pièces du procès suivies du jugement, et en une amende honorable des réconciliés. Puis la procession funèbre se formait, et les condamnés étaient conduits jusqu'au lieu où s'élevaient les bûchers, dressés généralement hors des murailles.
PORTE DE L'HÔPITAL DE SANTA CRUZ (page [605]).—PHOTOGRAPHIE LACOSTE, À MADRID.
Un tableau très curieux, représentant le roi Charles II et sa femme, Marie-Louise de Bourbon, nièce de Louis XIV, montre les dispositions de la loge royale et des estrades réservées aux assistants et aux héros de la cérémonie religieuse. Le spectacle devait en être suffisamment lugubre, sans y ajouter encore la vue de la torture physique qui complétait l'acte de foi.