—Vous vous trompez: c'est l'image authentique d'une fille de la blonde Germanie. Née en Allemagne en 1620, elle vint en Espagne en 1664, et autant par sa barbe que par son talent d'organiste elle excita l'enthousiasme. Ce portrait et la longue inscription qu'il porte en sont les irrécusables témoignages. Et maintenant ... retournez-vous.»

C'est une gageure! Me voilà en présence d'une seconde femme à barbe!

«Croyez-vous donc que l'Espagne ait voulu être en reste avec l'Allemagne?»

La première femme était rousse et devait être plutôt gaie; la seconde a la barbe blanche et l'aspect très austère. Il ne s'agit plus de corsage ouvert dévoilant des appas nacrés; une guimpe très haute et une collerette raide et dure enserrent la poitrine et encadrent un visage qui siérait à un vieux missionnaire retour de Chine. Sous cette image je cherche en vain une inscription, je ne trouve qu'un chiffre. Celle contemporaine de Philippe IV avait cinquante-cinq ans lorsqu'on reproduisit son image engageante.

Ah! les jeunes élèves du lycée provincial ne seront pas troublés avant l'heure par les spectacles offerts à leurs yeux innocents!

Mais quelle faute a fait commettre à ces filles d'Ève l'impatience de montrer sitôt au monde la richesse de leur barbe! L'exploitation méthodique et lucrative des phénomènes n'était pas encore entrée dans les mœurs ... Quelques siècles plus tard, Barnum eût fait leur fortune, et augmenté la sienne.

La journée commencée sous d'aussi heureux auspices fut comme une revanche des études sévères de la semaine. Depuis mon arrivée, j'avais vécu dans l'ombre mystérieuse des églises, sous les voûtes des cloîtres, autour des tombeaux, dans des palais en ruine; n'avais-je pas mérité de voir aussi la campagne?

Dès que j'eus dépassé l'enceinte, ce fut comme un rayonnement de lumière et de joie, tous les sourires d'un radieux soleil d'automne. Je me retournai cependant pour considérer la porte fortifiée que je venais de franchir. Un ange debout, l'épée à la main, se dresse, sévère, maussade, entre les deux tours robustes qui la flanquent. Et les Tolédans, jeunes et vieux, se sont demandé pourquoi l'envoyé de Dieu leur montrait un si sombre visage. Il fallait une explication: une légende est née.

L'ange du Seigneur veille sur Tolède et en défend l'approche aux maux qui, trop souvent, accablent la pauvre humanité.

Un jour, la Peste hideuse, épouvantable, se présente et demande à entrer.