«Je suis un homme perdu de réputation, je n'ai plus qu'à mourir, dit-il désespéré. Dès que j'aurai sorti le cintre, l'arche tombera dans la rivière; mais je m'arrangerai pour me faire écraser dessous.»

Stupéfaite, la femme ne répondit rien; la nuit suivante, comme le mari accablé de fatigue avait succombé au sommeil, elle sortit, se dirigea vers le pont, grimpa d'échelle en échelle jusqu'au cintre et mit le feu en vingt endroits. Une heure après l'arche tombait dans la rivière, tandis que son auteur ronflait paisiblement. L'incendie fut rendu responsable du désastre; et, quand il fallut rebâtir l'arche nouvelle, l'architecte ne se trompa plus dans ses calculs.

En rentrant à Tolède, j'ai traversé des quartiers populeux riches en tableaux d'une délicieuse intimité, et je suis arrivée au centre de la cité, devant un monument où de tout temps battit un cœur dont les pulsations se sentent à peine aujourd'hui. Je veux parler de la Casa consistorial ou hôtel de ville, bâti sur les plans de Georges Théotokopuli. Commencé au XVe siècle, l'édifice s'est embelli et agrandi jusqu'au règne de Philippe III, qui en 1612 et 1618 fit élever les tours d'angle et orna les balcons de statues médiocres.

Dans la cage d'escalier, se trouve une inscription composée au temps des Rois Catholiques, et placée par les ordres du premier Corregidor de Tolède. On devrait la traduire dans toutes les langues, et la graver sur la porte des monuments où siègent les administrations municipales.

«Nobles et hommes sages qui gouvernez Tolède, sur ces degrés laissez toutes les affections, la cupidité, la crainte et la peur. Oubliez, pour l'avantage de tous, vos intérêts personnels, et puisque Dieu a fait de vous les piliers de tant de riches maisons, soyez fermes et droits.»

L'hôtel de ville ne témoigne pas seul des beaux sentiments dont l'âme espagnole est imbue. Même quand un édifice a disparu, son emplacement, resté désert, garde encore son éloquence.

Ici s'élevait le palais du comte de Benavente. Invité par le roi à y recevoir le connétable de Bourbon, traître à la France, il y mit le feu une heure après le départ de son hôte, et attisa de sa main l'incendie qui, à son gré, n'accomplissait pas assez vite son œuvre de purification.

Sur cette place irrégulière, où poussent quelques arbres chétifs, se dressait un autre palais, celui du fameux chef des Comuneros, Don Juan de Padilla. Il fut rasé sur l'ordre de Charles Quint, après la défaite de Villalar et le supplice de l'infortuné défenseur des libertés castillanes. L'histoire de cette insurrection est l'une des plus dramatiques qui se puissent lire dans les annales de Tolède.

Une année ne suffirait point si l'on voulait bien connaître la vieille capitale de la Castile, vénérer les reliques innombrables de son passé glorieux, goûter le charme triste mais captivant de ses rues sinueuses assombries par des murailles hautes et sévères comme des falaises. Ce sont des années qu'il faudrait pour recueillir les vieilles traditions, les légendes, les histoires innombrables, le récit des amours du roi Alfonse et de la Juive Hermosa, ou de la belle Infante Galiana aimée par Ali ben Zaid, Charles Martel, Roland, Olivier, Charlemagne, et qu'ont tour à tour chantée Lope de Vega, Moratin et tant d'autres poètes.

«Galiana de Tolède est une merveille de beauté, la Mauresque la plus vantée de tout le pays maure.