L'ÉTÉ AU KACHMIR[1]
Par Mme F. MICHEL

II. — La «Vallée heureuse» en dounga. — Bateliers et Batelières. — De Baramoula à Srînagar. — La capitale du Kachmir. — Un peu d'économie politique. — En amont de Srînagar.

VICHNOU PORTÉ PAR GAROUDA, IDOLE VÉNÉRÉE PRÈS DU TEMPLE DE VIDJABROER (HAUTEUR 1m40).

La dounga est un bateau plat, pointu aux deux extrémités, long d'une dizaine de mètres et recouvert d'un toit en nattes de roseaux. D'autres nattes, se roulant à volonté comme des stores, forment la fermeture des côtés, la porte et les séparations intérieures. À l'avant, se trouve une petite véranda; puis vient une chambre (la mienne avait exactement 4 mètres de long sur 1m80 de large), et enfin une pièce plus petite qui sert de cabinet de toilette; à l'arrière, la famille du batelier grouille, pagaye et dort dans un espace invraisemblablement restreint. Bateau et équipage se louent au mois pour une vingtaine de roupies le tout; et l'on y est très «confortable» (bien que le lit de camp, si bas qu'il soit, dépasse le plat-bord du bateau), à la condition de se réserver l'entière propriété de son vaisseau et de le meubler à sa fantaisie. Les domestiques suivent dans un autre, où l'on cuisine; qu'en cours de route l'heure du repas sonne, la cuisine flottante accoste, et vous êtes servi sans qu'il soit besoin de vous arrêter. Un petit bateau léger, qu'on appelle shikara et qui sert à la chasse aux oiseaux d'eau et aux courses rapides, complète la flottille; avec cela, vous pouvez circuler partout sur la rivière et sur les lacs du Kachmir. La mode de ces habitations flottantes, que les Anglais appellent house-boats, a bien passé de la Tamise au Djhilam; on en peut louer de fort bien agencées pour la saison. Mais, outre que cela revient beaucoup plus cher, ce sont de lourdes et encombrantes machines qui, dès que les eaux baissent, risquent à chaque instant de s'échouer; puis la dounga est plus couleur locale; et enfin dans aucun cas l'on n'échappe aux handjis!

Les handjis sont les bateliers du Kachmir; caste peut-être méprisable, à coup sûr méprisée, ils tiennent pourtant une grande place dans la vie du pays. Jusqu'à ces dernières années, tous les transports se faisaient par eau. Il y a beau temps que les Kachmiris ont découvert que leur rivière est un chemin qui marche; aussi, la Vihat, comme ils l'appellent, est-elle couverte de barques, depuis les gros chalands de charge, jusqu'aux légères doungas de passagers. Les handjis de cette dernière catégorie sont les plus mal famés de tous. On dit le plus grand mal de la vertu de leurs femmes; il est vrai que l'on vante aussi leur beauté.

Espérons que le reproche n'est pas plus mérité que la louange. Du moins, si les malheureuses créatures ont eu, dans leur prime jeunesse, un moment de fraîcheur, la dure vie qu'elles mènent les a vite flétries. Elles pagayent, pontent, ou tirent la cordelle sans relâche; puis il leur faut décortiquer le riz ou concasser le maïs dans de lourds mortiers de bois, à l'aide d'un grand pilon; enfin, elles ont, en plus, le souci d'élever toute une nichée d'enfants qui, d'ailleurs, sont charmants. Leur seul délassement est de se quereller d'un bateau à l'autre. Ces querelles de handjis sont passées en proverbe au Kachmir. Leur répertoire d'injures, au dire de ceux qui les comprennent, laisse bien loin derrière lui celui des cochers parisiens. Le plus souvent, les femmes seules s'en mêlent et s'invectivent avec fureur, tandis que les hommes écoutent en fumant et marquent les points sans cesser de rire. Parfois, le soir tombe, et l'inspiration n'est pas encore épuisée; alors, chacune des mégères renverse, à l'avant de sa barque, une marmite ou un panier. C'est un geste symbolique; la querelle est enfermée là-dessous pour la nuit; au matin, on retourne l'ustensile, et la voici qui repart de plus belle.

Dès Baramoula, j'ai fait connaissance avec la naïve astuce de ces handjis tant calomniés. Il s'agissait, au milieu de la flottille amarrée au bord, de nous choisir des barques. De tous côtés, c'était à mon adresse des appels et des supplications, mêlés de larmes et de prosternements, de gens se jetant sur mes pieds pour en essuyer du front la poussière, toute la comédie dont ils sont coutumiers en pareil cas. Et toujours un cri dominait: «Kiline, Hazour, kiline!» C'est leur façon de prononcer le mot anglais «clean», la propreté étant naturellement la qualité requise par les arrivants européens. Mon choix fait, les autres bateliers cessèrent aussitôt leurs pathétiques prières; leur tour viendrait une autre fois. Je n'ai, d'ailleurs, pas eu à me plaindre des miens, sauf qu'ils avaient, comme tous leurs congénères, la détestable habitude de jacasser jour et nuit, en dépit de tous mes «tchoup!», ce qui est la manière de leur crier «silence!» en langue hindoustanie. Il y eut bien quelques querelles entre les femmes des deux bateaux; mais elles n'osaient trop m'en rebattre les oreilles, et il était plaisant de voir par instants, quand elles ne se croyaient pas observées, l'air de rage concentrée avec lequel elles se crachaient silencieusement, à l'adresse l'une de l'autre, tout leur réciproque mépris.