ENFANTS DE BATELIERS JOUANT À CACHE-CACHE DANS LE CREUX D'UN VIEUX PLATANE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Mais, une fois embarqué, quel délice de se réveiller dans sa dounga qui, insensiblement, glisse sur le beau fleuve transparent et calme. Si une bonne heure de paresse a son prix, c'est à voir de son lit, par la natte à peine soulevée, défiler les vertes rives dans la fraîcheur du matin. À la vérité, le paysage immédiat n'a rien que de déjà vu, et peut-être sa popularité, parmi les Anglo-Indiens, vient-elle de ce qu'il leur rappelle les prés de la Tamise. Nous avons, le premier jour, remonté de Baramoula jusqu'à Sopour par un de ces temps tièdes et voilés, comme en ont nos étés du nord; les fonds se perdaient dans une brume blanche, et, plus près, les ombrages, les grasses prairies peuplées de troupeaux, les beaux champs bien cultivés, les larges perspectives à peine ondulées et fermées de lignes d'arbres, tout était aussi bien une des belles vallées de chez nous. Vers midi, les rideaux de gaze qui voilaient l'horizon se déchirèrent, et, dans la nue diaphane, apparurent, uniques à voir, les cimes neigeuses qui encerclent la vallée, vaste émeraude sertie d'argent; et alors cela valut le voyage.
Sans plus de peine, vous pouvez visiter, au cours de cette indolente navigation, les curieuses et célèbres ruines du Kachmir. Toutes les vieilles capitales et presque toutes les fondations religieuses des rois, dont les Chroniques nous entretiennent, jalonnent la rivière, qui est la grande artère du pays. Les seuls noms des villages que l'on rencontre, Pampour, Lattapour, Avantipour, forcent d'ailleurs les plus profanes à connaître les noms de Padma, de Lalitâditya, d'Avantivarman. Le bourg de Sopour devrait lui-même son nom à Souyya, l'ingénieur de ce dernier prince qui, dit-on, rectifia et cura le cours de la Vitastâ. Si l'on en croit la Râdjataranginî, il se serait borné à vider les coffres du roi dans la rivière! Aussitôt, tous les citoyens s'empressèrent d'aller en fouiller le lit pour retrouver les dinnars d'or, tant et si bien qu'elle s'en trouva désobstruée.
BATELIÈRES DU KACHMIR DÉCORTIQUANT DU RIZ, PRÈS D'UNE RANGÉE DE PEUPLIERS. PHOTOGRAPHIE BOURNE ET SHEPHERD, À CALCUTTA.
Le procédé est simple, sinon à la portée de tous les esprits et de toutes les bourses. Ce fut une autre affaire, au temps du farouche Mihirakoula, pour remuer un seul rocher; il faut dire qu'un génie s'y était embusqué, qui se riait de tous les efforts. Toutefois, un rêve avertit le roi qu'il n'y fallait que la main d'une honnête femme. Les dames de la cour et de la ville passèrent l'une après l'autre, par ordre de préséance, et le roc ne bougeait toujours pas; ce fut seulement quand vint le tour de l'épouse d'un pauvre potier qu'il consentit à se mettre en branle. De fureur, Mihirakoula fit mettre à mort, non seulement les femmes coupables, mais encore leurs maris et leurs frères, pour les punir de les avoir si mal gardées; et il en périt ainsi trois crores, c'est-à-dire trente millions! Ce n'est pas la seule histoire qu'il y aurait à conter; le peu que je viens d'en dire n'est que pour vous exciter à en lire davantage dans la traduction anglaise,—à moins, bien entendu, que vous ne préfériez l'édition sanscrite,—du Dr M. A. Stein.
Un pont à la mode kachmirie, qui en vaut bien une autre, de petits sanctuaires hindous, une mosquée, un bazar de village, quelque huit cents maisons à toit anguleux comme chez nous, et non plus en terrasse comme dans l'Inde, voilà Baramoula, et voilà encore, en plus petit, Sopour. Les ponts surtout amusent l'œil par la nouveauté de leur silhouette. Ils sont entièrement en bois. Leurs piles sont formées de rangs de solives superposées alternativement en long et en large. De loin, on dirait assez bien un tas de planches que l'on veut faire sécher. À la base, en amont, une sorte d'éperon, construit de solides madriers et rempli de grosses pierres, rompt l'effort du courant; par en haut, les piles vont s'élargissant et les pièces de bois parallèles au fil de l'eau se font de plus en plus longues, jusqu'à ce qu'enfin elles se trouvent assez rapprochées pour qu'on puisse aisément jeter, de l'une à l'autre, les traverses du tablier. Ces ponts à jour, outre la simplicité et le bon marché de leur construction, ont encore l'avantage de résister aux crues, qui passent à travers leurs interstices sans les entraîner. Jadis, ils étaient bordés de maisons et de boutiques à la façon du Pont-au-Change de nos ancêtres ou du Ponte Vecchio de Florence; mais partout ces superstructures ont brûlé et n'ont pas été rebâties.
Derrière Sopour, s'ouvre le Voular, le plus grand lac du Kachmir. N'étaient quelques belles nappes d'eau libre, on dirait plutôt une immense prairie d'herbes aquatiques, où se posent des oiseaux au plumage éclatant. Partout flottent en cette saison de vieilles noix, ou mieux des châtaignes d'eau (singhara), hérissées de quatre longues épines, qui sont un des produits du lac et la suprême ressource des Kachmiris en temps de famine. Dans des barques plates, chargées à couler bas, les riverains recueillent, pour leur bétail, les herbages de ce pré de nénuphars et de lotus. Ils chantent en arrachant avec leurs mains les larges feuilles humides à tiges visqueuses et le vent emporte très loin ces mélancoliques mélopées hindoues, qui recommencent sans fin.