Les bateliers ont très grand'peur du Voular; c'est qu'il est fréquemment visité par des orages brusquement descendus des montagnes, et auxquels leurs bateaux plats et trop chargés du haut ne sauraient résister. Ils n'ont d'autre ressource que de gagner au plus vite le bord avant que les vagues n'embarquent. Goulâb-Singh, dit-on, faillit y périr. Aussi, au lieu de traverser le lac pour gagner l'embouchure de la grande rivière, les handjis se hâtent-ils de rejoindre, le long de la rive méridionale, l'entrée du canal de Norou. C'est ce que firent les nôtres, et non sans raison: au soir, le vent tomba soudain sur nous, soulevant les nattes et menaçant de jeter à l'eau mobilier et habitants. Nous trouvons, par bonheur, l'abri d'une levée de terre, et toute l'équipe de handjis, hurlant d'effroi, s'empresse d'augmenter les amarres et d'assujettir le toit du bateau. Après quoi, il n'y eut qu'à s'endormir paisiblement, défendu de la pluie et des rafales par cet excellent abri de roseaux tressés.
Ces orages s'en vont aussi vite qu'ils sont venus. Au matin, nous repartons sur l'eau calme et miroitante. L'occasion est belle, au début de la saison, pour gagner, par les étangs intérieurs, le voisinage des ruines de Patan. Les doungas glissent sur les nénuphars en fleurs ou se coulent à travers les grands roseaux peuplés de sarcelles; la transparence de l'eau est telle qu'on peut compter les brins de mousse qui tapissent le fond. Un petit canal conduit jusqu'à de grands platanes isolés dans la plaine près du village, ignoré des cartes, de Palhallan. Aucune place de campement ne paye moins de mine; mais on y est comme sur la plate-forme d'un magique panorama, d'où la vue s'étend de l'Haramouk au Toutakouti et du Kadjnâg au Brahma-Sakoul, sur l'immense cirque de montagnes neigeuses.
CAMPEMENT PRÈS DE PALHALLAN: TENTES ET DOUNGAS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
À quelques kilomètres plus loin, les vieux temples de Patan, fortement éprouvés en 1885 par le dernier tremblement de terre, achèvent de crouler. Palhallan, magnifiquement ombragé de mûriers, de noyers, de platanes séculaires et de peupliers où s'accroche la vigne, a aussi sa curiosité: c'est sa héronnière. Des centaines de hérons vont et viennent, faisant la navette entre les lacs voisins et les grands arbres où ils ont logé leur nichée. Il est comique de les voir se poser avec un geste maladroit de leurs longues pattes. D'autres se font les plumes ou méditent, le cou rentré dans les épaules, au bout d'un rameau desséché; car les cimes dépouillées semblent souffrir de cet excès d'habitants. On est en droit de s'étonner que l'art kachmiri n'ait pas tiré du héron le même parti que les Chinois et les Japonais de leurs cigognes, d'autant que c'est un oiseau royal, dont la chasse est interdite. Jadis, les gens de qualité portaient, fixée par un joyau à leur turban, une aigrette de plumes de héron, et le fermage de la cueillette comptait dans les revenus de l'État. Dans ces dernières années encore, le fermier avait à payer 268 roupies et à fournir 2 999 plumes, pas une de plus, pas une de moins. Mais la mode s'en va, et les aigrettes ne reparaissent qu'à l'occasion des mariages, dans le costume de mascarade dont on affuble le fiancé.
La maison flottante se remet en marche à travers les étangs transparents et fleuris pour regagner le canal de Norou, qui s'embranche à Shadipour sur le bras principal de la Vitastâ; juste en face, se jette le Sindh, formant ainsi un vrai carrefour de rivières. Ce confluent est aux yeux des brahmanes un lieu aussi sacré que le point de jonction du Gange et de la Djamna; sur un îlot circulaire, un petit platane, pareil à l'arbre éternel dont les pèlerins vénèrent encore le tronc dans les souterrains du fort d'Allahabâd, est censé ne connaître ni déclin ni croissance. Détail qui a son prix, on pèche à cette place vénérée d'excellents poissons appelés mahsirs. De là, en descendant la grande rivière, on aurait vite fait d'atteindre le pont de Soumbal, et, par un étroit déversoir, les eaux vertes et profondes du petit lac Manusbal, où une réduction de temple kachmiri achève de s'enliser dans la vase. Si, au contraire, on la remonte, bientôt se dessine, dans le lointain, le fort sikh de Hari-Parvat, qui est la citadelle de Srînagar. Par derrière, se profile, plus haut encore, servant d'écran au soleil levant, une colline couronnée d'un sanctuaire brahmanique, ce qui n'empêche pas les musulmans de l'appeler Takht-i-Souleiman, c'est-à-dire «Trône de Salomon».
TROISIÈME PONT DE SRÎNAGAR ET MOSQUÉE DE SHAH HAMADAN; AU FOND, LE FORT DE HARI-PARVAT.—PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.