Srînagar est coupé en deux par la rivière qu'elle borde pendant plus de 5 kilomètres. Sept ponts relient les deux rives. J'ai, pour ma part, eu l'impression d'arriver dans une ville demi-ruinée. Il semblerait que les maisons, dont beaucoup sont étayées, ont été laissées en état d'équilibre instable par le dernier tremblement de terre, en attendant que le prochain achève de les jeter à bas. Elles n'en sont que plus pittoresques, avec leurs petites loggias à l'étage supérieur, leurs volets ajourés, sur lesquels, l'hiver, on colle du papier pour remplacer les vitres absentes, et surtout leurs toits de terre couverts de touffes d'iris et d'herbes folles, ondoyant au moindre souffle. Tour à tour défilent des mosquées, avec leur triple toit également fleuri, et les temples hindous, dont les dômes oblongs sont revêtus de plaques de fer blanc, hélas! empruntées à des bidons de pétrole. Des quais et de grands escaliers, bâtis de vieilles pierres sculptées, bordent la rivière. Des femmes y descendent emplir leurs cruches de terre rouge ou de bronze; leurs petites sandales de bois, retenues par un simple champignon passé entre l'orteil et le premier doigt, claquent sur les marches glissantes, et c'est miracle qu'elles ne se rompent pas le cou; leurs longues robes de laine ont parfois des teintes délicieusement passées: vieux vert, bleu pâli, grenat foncé. Les shikaras sillonnent en tous sens la rivière, aussi nombreux que les fiacres dans une rue de Paris.
Sur la gauche, on a laissé le Mahârâdj-gandj, qui est le bazar neuf,—d'autant plus neuf à présent qu'on vient encore de le rebâtir après un nouvel incendie. C'est le repaire de tous les gros marchands de ces bibelots d'argent, de cuivre ciselé et émaillé, de «papier mâché», de bois sculpté et de broderies, qui sont les grandes productions artistiques du pays. N'espérez pas leur échapper. Ils vous poursuivront sur eau comme sur terre; avec une inlassable patience, ils mettront le siège devant votre tente ou votre bateau, s'insinueront peu à peu, eux et leurs marchandises, dans la place, et ne vous tiendront quittes qu'ils ne remportent, inscrite sur leurs livres, votre commande, livrable fin saison. Entre temps, les courtiers des banquiers indigènes vous proposent fort poliment d'escompter vos chèques, tout comme la Banque anglaise, et même, ce que celle-ci ne saurait faire, de vous délivrer des lettres de change (en kachmiri, houndi) pour les plus lointaines villes de l'Asie centrale, où ils ont leurs correspondants attitrés. Et enfin, c'est toute la horde des fournisseurs venant faire leurs offres de services, tailleurs pour hommes et pour dames (à dix roupies le complet; spécialité de paletots pour fox-terriers), bottiers pour la ville et pour la montagne, marchands de fourrures, fabricants d'articles de voyage et de campement, prêts à vous équiper de pied en cap pour vos expéditions futures, vous, vos gens, et, si besoin est, vos chiens.
Pour tout ce petit monde grouillant d'artisans et de commerçants, la mort de l'industrie des châles fut, il y a quelque trente ans, un coup terrible. On sait que la mode commençait, dès 1870, à en passer; mais comme ce commerce était entre les mains de nos courtiers et que la guerre franco-allemande vint arrêter brusquement leurs achats, les bons Kachmiris établirent tout naturellement une relation entre nos désastres et leur ruine. La nouvelle de Sedan fut accueillie chez ce peuple démonstratif par des lamentations publiques, qui, pour être intéressées, n'en étaient pas moins sincères; et peut-être est-il le seul qui ait compati à nos malheurs. Une partie des tisseurs de châles ont retrouvé depuis un gagne-pain dans deux manufactures de tapis, dont l'une est dirigée par un Français, M. Dauvergne.
Cette crise économique n'est, d'ailleurs, qu'un incident dans l'histoire récente de la malheureuse capitale de l'heureuse Vallée. On s'explique assez son air de délabrement quand on songe à tous les maux qui l'ont éprouvée au cours de ces dernières années: famines, choléra, inondations et incendies périodiques, rien ne lui a été épargné; par-dessus tout, elle a eu à souffrir de l'hostilité déclarée de la nouvelle administration anglaise, qui, bienfait pour le reste du pays, fut pour elle un malheur. Cette agglomération de cent vingt mille habitants—pour les trois quarts, artisans ou commerçants musulmans, et, pour le reste, brahmanes,—pèse d'un poids anormal dans une vallée fermée de 35 lieues de long sur 10 de large, et qui compte, au plus, huit cent mille âmes. Jusqu'il y a quinze ans à peine, la tradition avait été d'exploiter la province au profit de la capitale; le mot d'ordre des fonctionnaires prêtés—ou imposés—au mahârâdja par le Gouvernement anglais fut, au contraire, de renverser les rôles et de sacrifier la ville à la campagne. On ne saurait donner un meilleur résumé des deux chapitres que M. W. Lawrence,—le fonctionnaire qui a fait le plus pour attacher son nom à cette transformation,—a consacrés, dans son intéressant ouvrage (The Valley of Kashmir, Oxford, 1895), à nous faire sentir la différence entre l'ancien régime et le nouveau. C'était, proprement, tout mettre sens dessus dessous et vouloir faire marcher le Kachmir sur la tête. Il fallait avoir affaire à une population aussi douce et malléable pour qu'un si radical et si brusque changement pût être opéré en si peu de temps; partout ailleurs, il eût provoqué des troubles, sinon une révolution; mais s'il se fit sans révolte, il ne se fit pas sans souffrances, au moins pour les citadins.
LE TEMPLE INONDÉ DE PANDRETHAN.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Peut-être était-ce aussi leur tour, car il faut avouer que, jusqu'alors, la vie du paysan kachmiri avait été des plus dures. C'était déjà un principe des vieux rois hindous que l'on ne devait laisser aux cultivateurs, gens de basse caste, que tout juste la quantité de grains nécessaire pour faire les semailles et attendre la récolte suivante, sans mourir tout à fait de faim. Leur conversion en masse au mahométisme ne semble pas avoir amélioré leur sort. Rois ou gouverneurs musulmans continuèrent de les dépouiller à l'envi, et les Sikhs firent de même. Jacquemond définit le gouverneur de son temps «le Sikh stupide qui est, pour le présent, en possession de piller ce malheureux pays», à charge, sans doute, de rendre gorge dans le trésor de Randjit-Singh à l'expiration de sa charge. Quant à Goulâb-Singh, l'homme qui vendait couramment ses audiences pour une roupie, il n'entendait pas raillerie en matière de revenu. Du temps de Ranbîr-Singh, il y avait bien eu quelques tentatives de réformes, mais elles avaient échoué, grâce à l'opposition systématique des fonctionnaires qui, comme il était naturel sous une dynastie hindoue, étaient des brahmanes ou «pandits». Or tous les pandits, depuis le patwari de village jusqu'au vazir-vazarat ou gouverneur de province, en passant par les tahsildars ou chefs de district, s'entendaient entre eux pour exploiter le plus possible le cultivateur musulman. La plus grande partie du revenu se payait en nature, et l'État, après avoir pris, sans façons, aux campagnards, les trois quarts de leur récolte, la vendait à bas prix aux gens de la ville. En ce temps-là, nous assure-t-on, une roupie par mois suffisait à faire vivre son homme. On comprend, dans ces conditions, l'essor des industries citadines, grâce au bon marché de la main-d'œuvre; mais ce n'était pas gai tous les jours pour les villageois qui voyaient la meilleure part de leur riz mangée par les frelons de la ruche.