FEMME MUSULMANE DU KACHMIR.—PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.

PANDIT NARAYAN, ASSIS SUR LE SEUIL DU TEMPLE DE NARASTHÂN. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Enfin, M. W. Lawrence vint (c'est lui qui parle), chargé du settlement, c'est-à-dire de la révision du cadastre et de la répartition de l'impôt foncier; il prit sous sa protection le paysan et déclara, du même coup, la guerre à ceux qu'il appelle ses trois ennemis, à savoir, dit-il: 1o les pandits des classes officielles; 2o les chefs de village; 3o la cité de Srînagar. Depuis, il est de fait que le cultivateur, le zémindar, prospère; les autres clans prétendent même qu'il prospère insolemment. Il a obtenu du Settlement officer les conditions les plus douces qu'il ait jamais connues; et ce n'est pas sa faute si, à force de ruses, il n'en a pas obtenu de plus douces encore. Si quelques erreurs inévitables ont été commises, et si des abus séculaires n'ont pas été réformés d'un coup de baguette,—et que, par exemple, les exactions des petits fonctionnaires indigènes soient loin d'avoir été supprimées,—il n'y a pas de doute que l'immense majorité des protégés de M. Lawrence ne soit justement enchantée d'un régime qui, pour la première fois, leur permet de garder leur riz et de payer tout ou partie de leurs contributions en espèces. Que dire de ses trois ennemis? Avec l'un d'eux au moins, la corporation des maires ou lambardârs, il a dû transiger et leur a alloué, pour les apaiser, une indemnité de 5 pour 100 sur le revenu de leur village. Mais pour les brahmanes, et, avec eux, le reste des habitants de Srînagar, il s'est montré inexorable, et il faut avouer qu'ils ont été en grand danger de mourir de faim. Ils subsistent cependant, quoique, à la vérité, d'une vie fort misérable. Les pandits finiront toujours par s'en tirer; ils ont bien su s'arranger pour survivre aux persécutions des gouverneurs afghans. Comme, au temps de la domination mongole, ils ont appris le persan, voici qu'à présent les jeunes gens se mettent à l'anglais, passent des examens, reprennent les places. Assurément, la transition actuelle se fait cruellement sentir dans les familles; ils n'en rentreront pas moins en maîtres dans cette administration dont M. Lawrence avait voulu les chasser à jamais, et cela par la force des choses, pour la bonne raison, qu'étant la partie éclairée et intelligente de la population, ils redeviendront, bon gré mal gré, la classe dirigeante. Les plus à plaindre sont assurément les pauvres artisans de Srînagar. Heureusement pour eux, on n'a pas poussé jusqu'au bout les théories du Settlement officer, qui voulait que la totalité du revenu fût perçue en argent et que l'État cessât d'être le grand fournisseur de riz des gens de la capitale. C'est ce qu'on fit en 1891, et il en résulta l'année suivante une telle famine qu'on n'osa pas recommencer. En 1893, on décida d'amener encore à Srînagar 300 000 kharvar ou «charges d'âne» (177 livres anglaises) de riz du Roi; au moment de notre passage, en 1896, on en apportait encore la moitié, et c'est ce qui empêchait la ville d'être affamée. Un nouvel essai, tenté il y a trois ans, n'a pas été plus heureux, et cette année même (1904), on a dû, pour combattre l'excessive cherté, percevoir en nature le tiers du revenu de deux districts sur quatre.

Que la médaille ait ainsi son revers, la faute en est moins à M. Lawrence, qu'au régime qu'il était chargé d'inaugurer. Ce qu'il est venu faire au Kachmir, c'est appliquer simplement à la Vallée le système qui prévaut dans toute l'Inde anglaise. On sait que l'impôt foncier y constitue le plus clair du revenu. Ce n'est pas la politique de l'Angleterre, et pour cause, d'encourager l'industrie dans ses colonies. On l'a vérifié dernièrement encore, quand Manchester s'est ému de la concurrence des filatures de coton anglo-indiennes. L'Inde est, en somme, régie comme une grande exploitation agricole, à charge pour elle d'acheter à la métropole la plus grande partie des produits manufacturés dont elle a besoin. Ce n'est peut-être pas très impérial, mais c'est très pratique. Reste à savoir si la situation particulière du Kachmir n'appelait pas quelque modification à ce système. Après tout, l'avenir agricole de ce pays est aussi restreint que sa partie cultivable. Peut-être eût-il été plus sage et plus habile de ne pas tout subordonner à l'unique préoccupation d'obtenir une rentrée facile de l'impôt foncier. L'adresse de mains des Kachmiris, leur habileté, depuis longtemps célèbre, dans les arts décoratifs, pouvait être une source bien plus précieuse de revenus. Ce n'était pas si maladroit, de la part des anciens rois ou gouverneurs, de sacrifier une partie du revenu de la terre à la subsistance des artisans de la capitale et à la prospérité de leurs métiers. Le seul droit sur l'exportation des châles rapportait à l'État plus de 600 000 roupies; il y avait là des compensations. Ce que les châles ne donnaient plus, d'autres industries pouvaient le rendre. Dirons-nous celles que les administrateurs anglais se vantent d'avoir préconisées? C'est la fabrication de la bière et des confitures, lesquelles ne peuvent même pas s'exporter, faute de moyens de transport; l'énoncé seul en est suffisamment ridicule, et il serait cruel d'insister. Quand le sultan Zaïn-oul-ab-Din introduisit dans la Vallée la fabrication du papier, du «papier mâché» et des châles, il se montrait plus avisé. Il est à craindre qu'en raison de l'enchérissement de la vie et de la production de camelote à l'usage des touristes, les arts, qui firent la gloire du Kachmir, n'aillent bientôt rejoindre les industries jadis si renommées de l'Hindoustan dans la remise aux vieilles lunes.

PONT ET BOURG DE VIDJABROER.—PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.

De tout ceci, nous voudrions tirer deux petites conclusions pratiques. La première est qu'il est sage de se procurer à Srînagar, en même temps que la passe nécessaire à tout «Européen, Américain ou Australien», un parvana, sorte de lettre de réquisition, dont on pourrait user, à l'occasion, soit pour se procurer des coolies sur les routes trop fréquentées, soit surtout pour assurer le ravitaillement de ses gens dans les villages écartés, où vous avez toutes les peines du monde à obtenir des paysans qu'ils vous vendent un peu de leur riz. L'autre conseil, que nous donnerions volontiers, serait de ne pas prendre un shikari comme chef de caravane, à moins qu'on ne soit venu au Kachmir spécialement pour chasser. Si à ces lointaines et fatigantes expéditions vous préférez la visite de la Vallée, faites-vous plutôt suivre d'un pandit. Au prix réduit où sont en ce moment l'instruction et les bonnes manières, vous trouverez aisément, pour le salaire d'un domestique indien, un brahmane bien élevé, parlant l'anglais, et capable de vous servir non seulement d'interprète, mais encore de secrétaire en kachmiri, voire même en sanscrit et en persan. Il vous rendra les mêmes services comme intermédiaire auprès des tahsildars et lambardârs rencontrés en route; et l'on devine que sa familiarité avec le pays lui permettra de satisfaire à chaque pas votre curiosité, et rendra bien plus intéressant le voyage; car passer sans comprendre, c'est passer sans voir.