Ce matin, il nous a fallu escalader encore un nouveau gradin montagneux, un peu moins haut, mais non moins rude. Nous nous élevons ainsi d'une marche par jour, comme des nains par un escalier de géants. D'arbres, il n'en est plus question, sauf quelques buissons rabougris de genévriers, qui se terrent dans le creux des roches.

Nous atteignons enfin le bord d'un lac. Il n'est autre, paraît-il, que le nâga qui, jadis, demeurait près de Bidj-Bihara, et qui s'est retiré, par dégoût du monde, dans ces solitudes glacées. Nâg ou lac, l'aspect en est sinistre et grandiose. Il remplit de son eau vitreuse une coupe ovale, bordée de pics rugueux; à la tête, un grand glacier ferme une large échancrure que domine, casquée de neige, la cime noire du Koh-i-Nour.

J'écris, emballée dans une fourrure, avec un kangri sous mes pieds; pourtant, le soleil n'est pas couché. Il me cuit la joue droite, la gauche gèle. J'avais lu quelque chose de semblable dans un récit de voyage au Tibet, et je ne pouvais y croire. C'est une première expérience, comme d'ailleurs celle du kangri, mais celle-ci plutôt agréable. Quand je lève les yeux, je ne vois autour de moi que de la roche et de la neige. C'est toute l'aridité des bords de la mer encore amplifiée. Les nuages remplissent la gorge étroite par laquelle nous comptons nous échapper demain du cirque de montagnes qui nous entoure; on les voit s'abaisser avec le soir le long de leurs flancs. Bientôt, ils seront sur nous. Quand les coolies se taisent, on n'entend plus que la rumeur des ruisseaux qui, de tous côtés, dévalent des glaciers sur les pentes, et le coup de sifflet aigu des marmottes, déchirant l'air de temps en temps. On a tout à fait l'impression d'un paysage éternel, tel qu'il restera jusqu'à la consommation des âges, alors que la terre ne sera plus qu'un astre mort; et c'est comme si nous touchions les extrémités déjà refroidies de la planète.

CASCADE SORTANT DE DESSOUS UN PONT DE NEIGE ENTRE TANNIN ET ZODJI-PÂL.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Kêl Nàr, 21 août.

En nous réveillant, ce matin, nous avons trouvé toutes les cimes d'alentour poudrées de neige fraîche. Une pluie glacée tombe sur nous. Voici pourtant les pèlerins qui arrivent à la file indienne. Ils sont pitoyables à voir ainsi, demi-nus et grelottants sous leurs minces vêtements de coton. Certes, le premier qui mit à la mode le pèlerinage d'Amarnâth avait le sens et le goût du pittoresque, mais surtout il ne manquait pas de courage. C'est bien une autre affaire pour ces pauvres gens que pour nous, qui sommes relativement «confortables». Au fond, ils y risquent leur vie, et, dans les mauvaises années, beaucoup périssent de froid. Il est vrai qu'ils ont, pour les soutenir, la foi et l'espoir de voir Çiva face à face, motif plus entraînant, sinon même plus excusable, que ma curiosité.

Profitant d'une éclaircie, nous nous décidons, à notre tour, à partir. Nous débutons par passer un torrent sur un pont de neige; c'est décidément plus solide qu'on ne croirait. Et voici d'autres ruisseaux qui nous barrent la route. Il serait étonnant de rencontrer tant d'eau à de telles hauteurs si les inépuisables réserves des glaciers ne se dressaient encore bien au-dessus de nous.

Des cris désespérés: c'est un coolie, étalé au beau milieu du torrent, qui beugle lamentablement en se raccrochant à une pierre. Ses camarades accourent à son aide et le ramènent au bord. Naturellement, sur les quinze, c'est celui qui portait le lait et le sucre qui est seul à prendre ce bain forcé. Par bonheur, la kilta ferme bien, et notre provision d'épicerie est sauve. Quant au lait qu'il portait à la main, c'est une offrande involontaire aux nâgas de la contrée.