LE MARCHÉ ÉTINCELAIT DANS SON FOUILLIS (page [195]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.

Comme les figures de ses saints, la physionomie russe apparaissait hiératique et figée; mais voici que déjà quelques traits s'animent. Tous les sentiments semblaient endormis; voici que déjà quelques-uns excitent à l'action. Et peu à peu, tandis que le caractère de la race devient plus complexe et plus vivant, des caractères individuels s'affirment et se précisent, par des efforts divers pour grandir Moscou et la Russie dans le monde.

M. K... ne songe qu'au commerce, au luxe occidental et pétersbourgeois qui transformera l'ancienne capitale: que les étrangers viennent en foule, et la ville sera puissante. Quand ses fils seront grands, quand ils connaîtront le français, ils partiront pour l'étranger, ils perfectionneront les manufactures, et ils répandront les dernières modes européennes.

DÉJÀ LA GRANDE INDUSTRIE PÉNÈTRE: ON RENCONTRE À MOSCOU DES OUVRIERS MODERNES (page [195]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

M. C..., un autre marchand, au contraire, est préoccupé d'art, de littérature. Nous l'avions rencontré en chemin de fer, il se rendait, pour son commerce, à la foire de Nijni. M. Orloff nous l'avait signalé comme un grand amateur de tableaux. Si M. C... est connaisseur, nous ne savons; mais il aime les arts. Il lit assidûment les articles du Figaro, parle de Michelet, qu'il a lu, dit-il, et de Sorel et de Monod, comme un Français. Mais c'est de nos expositions surtout qu'il aime à parler, de leurs clous, de leurs plus étranges exhibitions, et l'on se demande, parfois, au cours de la conversation, si ce sont nos arts ou ces grands étalages qui l'intéressent le plus vivement.

À la gare de Varsovie, encore au retour, nous avons rencontré un autre Moscovite. C'était un grand vieillard, à longue barbe blanche, de figure ouverte et souriante. Il avait beaucoup voyagé en France, connaissait bien Paris et ses environs. Pour cette raison, peut-être, la vie politique, les questions sociales le préoccupaient. Il aimait son Moscou, mais dans Moscou surtout, tout le rassemblement d'hommes actifs, intelligents, qui pourraient un jour, sans doute, contribuer au Gouvernement. Aussi était-ce avec piété qu'il parlait d'Alexandre II, des réformes de 1861; et il était fier de l'initiative des bourgeois de Moscou, qui, par leurs souscriptions, avaient élevé au tzar réformateur le nouveau monument du Kreml. Il avait 5 000 ouvriers, mais ses ouvriers étaient heureux, incontestablement! «Quelques jours avant son départ, n'avaient-ils pas pourtant voulu faire grève? Il avait informé le gouverneur de Moscou. 130 cosaques étalent venus, mais ils ne suffisaient pas; alors il en avait fait venir 130 autres, et tous avaient poussé les grévistes devant son comptoir. Ceux qui avaient cédé reprenaient le travail; les autres avaient été chassés, condamnés.» Et le bonhomme racontait cela simplement, comme chose juste et toute naturelle; pourquoi demander un salaire plus fort? il vous dit, lui, qu'ils sont heureux. Le partage de l'autocratie entre le tzar et la bourgeoisie, tel semblait pour ce libéral l'idéal du Gouvernement.

Lorsque l'on part un soir de Moscou pour Nijni, c'est une tout autre Russie que l'on découvre à son réveil. Ce n'est plus dans une plaine sans limites, entrecoupée seulement de ruisseaux et de villages que le train court, mais des collines légèrement bleutées ferment l'horizon, les isbas noirs s'espacent presque sur une seule ligne, laissant deviner un fleuve tout proche. Ça et là, sur des chantiers, de grandes barques, encore inachevées, attendent; des filets étendus sèchent au soleil.