Le train passa parmi des bois; puis, sur une vaste place, des pavillons coquets parurent alignés. Nous arrivions à Nijni. Au travers de la foire,—par le grand pont de bois,—c'est à la ville même qu'il faut aller d'abord, comme il faut saluer une mère respectée. Elle s'élève sur une éminence, que la monotonie infinie de la plaine fait paraître encore plus abrupte et plus haute. Elle domine le confluent de l'Oka et de la Volga, et se présente à la Russie lointaine, qui se prolonge vers l'Oural, comme une nouvelle Moscou. N'est-ce pas là, sur cette colline que notre voiture gravit avec lenteur, que la race russe s'est retrouvée, une première fois?
Après les Ivans, la Russie nouvelle s'élevait toute droite, comme une tige vivace et forte; au-dessus des boïars brisés, des bourgeois soumis et des principautés rassemblées, son tzar dominateur, et qui l'avait faite une, gardait parmi les peuples la tradition de l'Empire. Elle surgissait, Byzance nouvelle qui recommencerait contre les païens la lutte du Christ; les ambassadeurs venus d'Occident se pressaient vers elle, et les espoirs s'exaltaient. Mais voici que des malheurs sans nombre l'avaient accablée: la dynastie, farouche et laborieuse, qui l'avait fait grandir s'était éteinte, les tzars nouveaux s'étaient laissé prendre; le métropolite était prisonnier, et, dans Moscou découronnée, les Polonais tenaient le Kreml. Les boïars étaient révoltés et trahissaient; des bords du Don et de ceux du Dnieper, des bandes de Kosaks s'étaient élancées pour piller; et les églises étaient souillées. Le peuple semblait mort; la famine et la peste l'avaient ravagé; et les appels fervents des moines de Troïtza ne faisaient plus sursauter les cœurs.
Un jour pourtant ces appels furent entendus. C'était à Nijni, sur cette esplanade du Kreml, peut-être, où les rayons du soleil s'abattaient avec violence; et devant le peuple assemblé, le protopope lisait la lettre venue du monastère inviolé. Tous, sans doute, étaient émus; mais de la multitude aucun bruit ne montait. Alors Kouzma Minine, le marchand boucher, fut éloquent; il dit ce que tous ressentaient: «Si nous voulons sauver l'empire de Moscovie, il ne faut épargner ni nos terres, ni nos biens; vendons nos maisons, engageons nos femmes et nos enfants; cherchons un homme qui veuille combattre pour la foi orthodoxe et marcher à notre tête.» Pojarski consentit, et le bourgeois Minine avec le noble Pojarski sauvèrent la Moscovie en 1612.
SUR L'OKA, UN LARGE PONT DE BOIS BARRAIT LES EAUX (page [204]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.
Nous avons visité le Kreml, dont les murailles blanches, au-dessus du brouhaha cosmopolite de la foire, gardent jalousement ce souvenir. Près du palais du gouverneur, l'Église de la Transfiguration dresse son dôme et ses clochetons. Sous l'étendard de Pojarski, Minine y repose, avec la protection des saints et des vierges miraculeuses; en bas, dans la crypte humide, les cercueils des anciens princes de Nijni sont alignés, tous uniformément recouverts d'un drap noir à petite croix d'argent. Nous fûmes frappés par le ton étrange du malheureux qui nous montrait ces souvenirs: dans sa figure pâle, les yeux brillaient avec intensité; par instants, il avait un air inspiré. Il ne débitait pas son récit accoutumé avec l'air de lassitude de tous les gardiens; il parlait, avec vivacité, avec feu, en dévot de ces grandes choses. En face de lui, notre guide semblait embarrassé. «Voilà, reprenait-il en traduisant, il vous dit que....» Et il résumait,—semblant mettre les choses au point.
Derrière le Kreml, toute la ville s'étend; elle semble un grand village. Quelques voies cependant, plus larges et plus droites, suivies par les tramways, sont bordées de boutiques à l'européenne; malgré la hauteur, malgré l'abrupt de ces pentes, les coutumes occidentales sont montées là, et elles ont pénétré l'antique cité russe.
Mais plus loin, tout au bout de la route poussiéreuse qui s'allonge sur le plateau, le monastère de Petchersky demeure dans son isolement. La colline se prolonge en un plateau dénudé et grisâtre, où la ville a peine à se limiter, et où des cabanes isolées une à une s'étendent. Sur les seuils, des femmes regardent; des moujiks nous croisent, portant des seaux pleins d'eau aux extrémités du bâton recourbé qui leur coupe l'épaule. Au bord de la route, une vieille femme à demi voilée, comme les musulmanes, appuyée contre une balustrade, est immobile, protégeant de son ombre une enfant en haillons qui dort, étendue sur le sable chaud.