DANS LE QUARTIER OUVRIER, LES FAMILLES S'ENTASSENT, À TOUS LES ÉTAGES, AUTOUR DE GRANDES COURS (page [196]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.
Après avoir longé les isbas d'un village, la route descend dans une espèce de petit cirque qui a jour vers la Volga: c'est là que dort le monastère. À droite, sur la pente du fond, devant des bouleaux aux troncs élancés, une maisonnette rit sous le soleil. Tout ce paysage est calme, et la lumière qui filtre au travers des feuillages ne brûle point là, comme dans la plaine. De la Volga, aucune voix, aucun murmure de l'eau ne monte.
Nous avons passé sous la voûte d'une porte: à gauche, des bâtiments alignés avaient tracé le chemin; à droite, parmi les derniers arbres descendus des pontes, un cimetière avait couché ses pierres blanches. C'est là, dit-on, que furent ensevelis les boïars, victimes du Terrible; et leurs cadavres se sont mêlés à ceux des anciens moines.
Par une autre porte, dont la voûte humide faisait pressentir la poussée prochaine des lierres et des orties, nous sommes entrés dans le couvent. Il semblait d'abord qu'il n'y eût personne. La grande cour paraissait immobilisée par le soleil lourd des midis d'été. Deux ou trois figures parurent aux fenêtres; un domestique, puis un diacre vinrent à nous.
Le diacre nous montra l'église: elle était obscure, basse, et pourtant ne manquait pas de coquetterie; les ors et les pierreries n'y éblouissaient pas, mais tiraient les regards sans violence; la demi-lumière tombée des feuillages venait s'y perdre en larges flaques, sur les dalles. Les images nous furent désignées, toutes les richesses accoutumées. Puis, d'une sacristie aux coffres vermoulus, que les toiles d'araignée semblaient seules retenir au mur et sur lesquels traînaient pêle-mêle des livres poussiéreux, le diacre nous apporta le livre des messes que le Terrible avait fondées pour les âmes de ses boïars, puis de vieux manuels de liturgie où les lettres slavonnes éclataient en couleurs vives sur le papier jauni; enfin, avec plus de dévotion encore, le livre de comptes du couvent. Ce qu'avait apporté chacun était noté scrupuleusement, et le diacre tournait les pages pieusement, comme s'il avait senti que la vie des anciens continuait en lui, entre les mêmes murailles, sous le regard des mêmes images, éclatantes toujours, comme autrefois.... Et c'étaient bien les mêmes rêves qui l'environnaient; c'était bien aux mêmes contemplations qu'il s'abandonnait, entre la Volga toute brune, où les regards glissaient, et la verdure clapotante du grand bois.
Ce diacre était beau, avec sa longue barbe, ses yeux gris qui brillaient, ses traits réguliers et forts. Un des nôtres voulut le photographier; il alla revêtir une robe neuve, prit son bonnet au long voile noir, piqua sur sa poitrine le ruban rouge de sa croix, et debout, la poitrine cambrée, majestueux comme s'il officiait, il posa. Ça et là des fenêtres s'entr'ouvraient, d'autres moines paraissaient, s'amusaient de ce spectacle. Il posait sans orgueil, sachant bien qu'il devait être beau pour plaire au peuple et l'attirer à Dieu. Il nous séduisait par son air de force tranquille, par son regard et par sa complaisance à nos caprices de voyageurs. Nous lui avons serré la main, et nous sommes partis.
Le long de la côte, un petit cheval échevelé tirait furieusement son chariot. Une femme a passé avec sa fillette joufflue, qui souriait à nous voir.
Nous avons regagné la ville; nous avons franchi le ravin profond qui la coupe en deux, et de l'extrémité de la colline abrupte, nous avons regardé la plaine. De la terrasse du bazar oriental où nous logions, ou du belvédère du Kreml, ce sont deux panoramas prodigieux qui se déroulent sans limites.
Au Kreml, ce sont des prairies, bossuées à peine de pentes et de montées qui reculent indéfiniment l'horizon. Toutes vertes encore, au premier plan, l'éloignement bientôt les fait paraître bleues ou les revêt d'une brume légère, de la couleur grise et mauve d'un ciel d'automne. Des haies, des bouquets d'arbres l'interrompent, et de toutes parts, une infinité de tas de foin, jaunes comme de petites meules de paille, surgissent parmi la nappe verte. Dans cette immensité, la Volga déploie ses eaux, tantôt miroitant au soleil tout au long de vastes plages, tantôt plus sombres et plus bleues, dans des méandres lointains. Au pied de la colline, sur des bancs de sable, des piles de bois formaient des masses noires régulières; et des chalands aux mâts élancés, serrés les uns contre les autres, semblaient interrompre le fleuve. Un souffle passait, léger, continu, comme lassé par la vastitude des plaines.