LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[2]
IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU À TOMSK,
Par M. ALBERT THOMAS.

III. — La foire de Nijni: marchandises et marchands. — L'œuvre du commerce. — Sur la Volga. — À bord du Sviatoslav. Une visite à Kazan. — La «sainte mère Volga».

UNE FEMME TATARE DE KAZAN DANS L'ENVELOPPEMENT DE SON GRAND CHÂLE (page [214]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.

À la foire de Nijni, l'œuvre difficile et féconde du commerce éclate aux yeux tout entière. Dans notre vie sociale d'Occident, si complexe, si continue, nous ne sentons plus, pour ainsi dire, sa difficulté ni sa grandeur. Les denrées arrivent trop facilement, les trains partent trop fréquents et trop rapides. Ici, à Nijni, les marchands sont venus souvent encore en longues caravanes, par les routes poussiéreuses des plaines, ou par le glissement indolent des fleuves, et la bourse cachée, qui marquait leur chair, leur rappelait sans cesse l'impérieuse nécessité des voyages et des trafics. De l'Oural et du Caucase, de Vladivostok ou de Kiatkha, ils ont apporté aux marchands d'Occident les produits innombrables de travailleurs isolés et ils ont senti, dès longtemps, les liens qui unissaient les peuples.

C'est un mot inexact que l'Orient et l'Occident se donnent rendez-vous à Nijni. À vrai dire, c'est un Orient russe et un Occident russe qui se mêlent là. De la civilisation occidentale, ce sont les lampes électriques, les tramways, l'organisation moderne d'une autre Moscou. De l'Orient, ce sont les produits qui s'étalaient déjà au Gostinoï-Dvor de Moscou que l'on rencontre, mais aussi ceux qui les portèrent: des Tcherkesses et des Sibériens, des Finnois et des Tatars, tous les peuples courbés sous le knout.

Nous avons traversé le grand pont par lequel la foule silencieuse allait vers la foire, et nous y avons pénétré avec elle.

Il ne faut pas croire trouver là quelqu'une de ces grandes réunions paysannes qui ne durent qu'un jour, avec de vastes étalages en plein air, des tentes grises et des baraques. Le marché dure six semaines, et il faut des abris aux milliers d'hommes qui le visitent. La foire est donc une ville, toute une ville moderne qu'on a voulue commode et propre.

Toutes les maisons y sont bien russes, faites de bois et recouvertes de toits verts; mais elles s'alignent rigoureusement, à la manière d'Occident, au long des rues larges et régulières. Elles se composent d'un rez-de-chaussée et d'un étage en surplomb, soutenu par de minces piliers; et l'on se promène ainsi, sous une galerie ininterrompue, où les marchands laissent leurs richesses, lorsque les boutiques sont combles.—Partout, au coin des rues, sur le bord des trottoirs, des fontaines versent de l'eau; et des équipes d'arroseurs, poussant la haute roue où les tuyaux s'enroulent, apaisent la poussière trop souvent remuée. De la gare à la ville, les tramways passent et repassent. Au soir, la clarté des lampes électriques protège la vie des voyageurs. Au croisement des rues, des tourelles blanchies à la chaux laissent voir, par leurs portes, des escaliers qui s'enfoncent sous terre. Ce sont les cabinets d'aisances. D'immenses couloirs dallés, tout bordés de cellules ouvertes, s'étendent ainsi sous la ville: la nuit, une vanne se lève, et les eaux du fleuve pénétrant avec force, purifient ces lieux. C'est un ingénieur français, M. de Béthencourt, qui assura ainsi la salubrité de Nijni.