On nous a conduits à la Maison centrale, un de ces grands halls aux toits de vitres, qu'on appelle «palais» dans les expositions. Ici, c'était avec plus de pompe et de coquetterie que les produits de l'Orient étaient étalés: dans de petites boutiques, le fouillis des bazars s'était ordonné, sur les planches, dans les casiers, dans les vitrines. La fée des légendes était passée là, divisant tout et classant tout, de sa baguette. En haut, dans une galerie transversale, un orchestre jouait. C'étaient des airs simples et populaires, qui tombaient lentement parmi la multitude silencieuse. Des hommes, des femmes du peuple, assis sur des bancs, s'abandonnaient au charme de cette musique et semblaient heureux, comme ils sont à l'office.
Puis, sortis de la Maison centrale, de nouveau, au hasard des rues, nous avons marché.
NOUS AVONS TRAVERSÉ LE GRAND PONT QUI MÈNE À LA FOIRE (page [205]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.
Nous avons longé les boutiques, regardé, touché les objets, parfois marchandé et acheté. Dans une rue, c'étaient des coffres de toutes dimensions, peints de couleurs vives, ornementés de vernis d'or et d'argent, aux serrures compliquées, et qui servent de commode à la fin des voyages. Dans une autre voie, les charrons avaient accumulé leurs roues. Plus loin, une jeune fille offrait ces châles blancs d'Orenbourg, immenses et si légers, qu'ils peuvent tout entiers passer dans une bague. Un tout petit nous présentait des coffrets vernis qui tentaient par leur simplicité et par les nervures de leur bois. Dans une boutique, des brodequins et des chaussons attiraient les yeux par leurs nœuds roses ou bleus. Des bibelots incrustés d'or, d'argent ou de nacre, des étuis à cigarettes, des portefeuilles, rappelaient, sous les vitrines, le travail délicat des ouvriers d'Orient. Dans un magasin plus vaste, plus lumineux que les autres, des fourrures étaient entassées. Des peaux de martres et de zibelines, des peaux de castors et de renards bleus nous furent montrées; quelques-unes pendaient au mur, noires, moirées de bleu, ou toutes blanches avec des poils bruns qui dépassaient; une odeur fauve émanait de ces dépouilles que la main sentait si douces, et la voix se faisait plus basse, comme étouffée par leur épaisseur lourde. Plus loin encore, sous un abri, des balances gigantesques étaient pendues.
Puis la marche continua. Une idée nous tourmentait: qui donc amassait là ces richesses? quels étaient-ils, les travailleurs anonymes et forts qui les accumulaient en ce lieu? Et tandis que nous passions sans cesse dans des rues nouvelles, comme en des pays nouveaux, nous examinions avec plus d'attention et de sympathie tous ces hommes de races diverses, qui nous heurtaient du coude. Le désir nous prenait de leur demander, comme aux héros d'Homère: «Qui donc es-tu? ô étranger; de quel pays et de quel nom? Es-tu un homme ou bien un Dieu? un marchand ou bien un pirate?»
AU DEHORS, LA VIE DE CHAQUE JOUR S'ÉTALAIT, PÊLE-MÊLE, À L'ORIENTALE (page [207]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.