C'étaient d'abord des Tatars aux pommettes saillantes, aux yeux plus nettement bridés que ceux des Russes, aux lèvres grosses, au teint jaunâtre; ils portaient sur le sommet de la tête de petites calottes d'une étoffe sombre, égayée de fleurs, d'aspect sale. Puis des Tcherkesses, au teint bronzé, aux traits plus fins, à la moustache noire et frisée, couverts de longs vêtements gris, à parements noirs, une calotte d'astrakan sur la tête; un enfant suivait parfois, habillé, lui aussi, du costume national, et les jambes tenues dans des bottes minuscules. Des musulmanes, la figure voilée, tout enveloppées dans leur grand châle bleu et blanc, semblaient indifférentes aux regards des passants. Dans le quartier chinois, aux toits recourbés, aux inscriptions voyantes et bizarres, nous n'avons pas vu de Chinois; mais le thé arrivait en longues caravanes, de la frontière sibérienne, dans d'énormes ballots de peaux de bœuf, que les expéditeurs avaient marquées au couteau de signes cabalistiques. Surtout, des tablettes, vert sombre, comme des plaques de bronze, attiraient les yeux. Ce sont des briques de thé: elles sont fort dures, contiennent un nombre infini de feuilles comprimées et coûtent peu. L'homme du peuple les gratte, enlève quelques copeaux verts dont il fait son thé. Le quartier persan était désert; ses habitants arrivent tard.

Au dehors, parmi les rues, comme s'il avait fallu ne rien prélever sur la place trop étroite, réservée aux trafics immenses, la vie de chaque jour s'étalait, pêle-mêle, à l'orientale. Les petits marchands étaient innombrables; des marchands d'œufs tenaient leurs deux paniers aux extrémités d'un bâton recourbé qui leur fléchissait la taille. Au coin des rues, des marchandes de kvass, un pied sur le trottoir, soutenaient du genou la carafe de verre où le soleil jouait, dans la liqueur rouge. Puis c'étaient des gâteaux, des fruits qu'une fillette proposait aux passants.

Des galeries et des rues, un murmure de vie, perceptible à peine, s'élevait; ni tapage, ni tumulte, pas même le brouhaha des activités indécises. Des hommes traversaient la chaussée, leur théière en main, couraient chercher de l'eau, et, dans la pénombre des boutiques, on les apercevait, derrière les comptoirs, qui buvaient leur thé dans la soucoupe, un bout de sucre entre les dents. D'autres, des pauvres, assis sur les bords des trottoirs, déjeunaient d'un fruit, d'une pastèque, d'un poisson séché au soleil.

À l'extrémité des larges voies qui s'ouvrent vers la plaine, des campements sont disposés. Près des chariots, près des chevaux dételés, attachés à un arbre ou à leur voiture même, les hommes reposent sur un bout d'étoffe ou enveloppés seulement dans leur touloupe.

Un prince a eu souci de cette misère: il a bâti deux vastes bâtiments semblables aux grands marchés de nos villes, l'un où les pauvres mangent, l'autre où ils s'abritent pour dormir. Dans le premier, les moujiks assis, les coudes sur la table et le regard vague, dévoraient leurs poissons séchés, leurs fruits et les débris d'une viande vieille et déjà puante qu'un marchand vendait à l'entrée. Le samovar, heureusement, sifflait, et beaucoup, le sucre entre les dents, se réjouissaient du thé.

À l'asile de nuit, la foule commençait d'arriver: chacun prenait une place en silence sur deux étages de planches, dont les rangées traversaient la salle en toute sa longueur. Ils plaçaient sous la tête leur paquet de hardes, s'étendaient et dormaient. Ils entraient, sortaient librement. Quelques-uns, à la porte, attendaient à plus tard et parlaient entre eux.

Près de l'asile, enfin, nous sommes allés au marché des cloches; elles étaient toutes suspendues sur des bâtis de bois, grandes et petites, à la voix puissante ou au son cristallin, attendant de verser aux misérables moujiks les consolations toujours attendues. La lumière affaiblie glissait sur le métal luisant de leurs parois et se répandait sur la foule des pauvres qui les venait voir.

LES GALERIES COUVERTES, DEVANT LES BOUTIQUES DE NIJNI (page [206]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.