C'était l'heure où, malgré la vigueur encore intacte du soleil, on pressent le crépuscule prochain, l'heure des énergies déployées et du travail plus intense, dont le résultat va se décider. Par les rues, la foule bariolée coulait toujours; des familles repartaient sur leurs chariots, le père, le grand-père souvent, la femme et les enfants, étendus sur la paille,—et le petit cheval à la longue crinière flottante, à l'œil intelligent, tirait avec furie. Parmi les courses hardies des charretiers, aux blouses bouffantes, qui se réjouissaient des galops sourds sur le pont de bois et des sauts de leur voiture vide, les tramways allaient de leur vitesse assurée, unie. Les cosaks, immobiles au croisement des voies, réglaient ce flot de la rue. Et, dans cette heure dernière de l'activité, la multitude oubliait, semblait-il, les gains égoïstes, comme saisie tout entière par la puissance dominatrice du travail unique qui s'accomplissait là.
C'est alors que l'unité vraie de la ville devenait sensible. Elles importaient peu les jouissances opposées, dont le désir avait rassemblé tous ces hommes étrangers; mais par le contact, par la fusion de ces multitudes, les efforts s'unissaient dans une même œuvre, et la ville entière y participait. L'importance de la foire de Nijni dans la vie russe éclatait. L'empire des tzars est avant tout une grande mêlée des races; pour qu'elles s'usent mieux entre elles, pour qu'elles fusent plus complètement les unes dans les autres, ou pour que les forces de leur originalité disparue augmentent et renouvellent la vigueur des Grands-Russiens, n'est-il pas nécessaire, en effet, qu'elles prennent contact, qu'elles s'éprouvent mutuellement en de grandes occasions? Vassili Ivanovitch l'avait bien compris lorsque, pour faire échec à la foire de Kazan, il fondait celle de Makarieff, qui devint plus tard celle de Nijni, sur les bords mêmes de cette Volga, où toutes les races, tatares, finnoises et slaves avaient indiqué par leurs migrations le chemin du rendez-vous. Aujourd'hui encore, c'est sous la protection et sous l'autorité du gouverneur russe que le grand marché s'ordonne.
DANS LES RUES, LES PETITS MARCHANDS ÉTAIENT INNOMBRABLES (page [207]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.
Nous sommes allés chez le gouverneur. On nous fit pénétrer dans une vaste salle, aux murs dénudés, tout blancs, à filets d'or. Autour d'une petite table, où des papiers traînaient parmi des cendriers, des boîtes d'allumettes, des cigarettes et des verres de thé, plusieurs secrétaires travaillaient, sans grande hâte, peu attentifs à leur ouvrage, fumant, buvant, causant, en bons fonctionnaires russes. Le chef de la police, un colonel, plusieurs fonctionnaires attendant d'être introduits, formaient un petit groupe au milieu de la salle. Au long des murs, des femmes, des enfants, des hommes pâles, faibles et las, avaient peine à supporter l'attente; la misère de deux femmes en noir éclatait violemment sur la paroi blanche. Des Tcherkesses exposaient avec une lenteur fière leurs demandes; de temps à autre, un moujik poussait la porte doucement et entrait timide. Une mère nous présentait son enfant, les larmes aux yeux, et, sans mots, sans tendre la main, du regard seulement, implorait quelques kopecks; une autre parlait d'un ton plaintif, et l'on sentait sa crainte de n'être pas écoutée: c'étaient l'aspect et les attitudes des salles d'attente dans nos cliniques. Près de la fenêtre, devant un rideau blanc que traversaient les rayons du soleil, une vieille femme, aux joues creuses, aux rides profondes, aux yeux brillants, toute vêtue de rouge sombre, était accroupie, les coudes sur ses genoux, le menton dans les mains. Elle regardait fixement, comme la sorcière haineuse et sarcastique des vieux contes.
Comme le crépuscule commençait, entre les deux talus verts où la route s'insinue, nos voitures remontaient au bazar oriental. Cet hôtel est un lieu de plaisir, une maison de thé, le Mavretagn de Nijni. Dans un grand pavillon, dont le balcon aux boiseries découpées domine la vallée, un restaurant et une salle de café-concert sont disposés. Tout autour, dans un jardin, des chalets en bois à un étage, perdus dans la verdure, abritent les étrangers paisibles ou cachent les débauches des riches marchands.
Nous avons dîné à l'heure de France, tandis qu'au ciel se déployait la splendeur du soir.
Sur la scène, pendant le dîner, des chœurs parurent; c'étaient des hommes, car les femmes, nous expliqua Orloff, avaient causé du scandale. Ils portaient le costume national, aux couleurs voyantes, les larges bottes; ils chantaient des airs populaires et dansaient la «cosaque». Ils nous chantèrent la Marseillaise, en russe, sans élan, sur un ton presque résigné. Entre temps, un orchestre jouait. Peu à peu des drojkis arrivaient; la salle s'emplissait de bruit et de fumée.
Elle était comble quand un nègre, fort médiocre acteur et mauvais acrobate, débita quelques monologues et chansonnettes comiques, exécuta quelques tours. Alors ce fut un trépignement d'enthousiasme dans ce public qui restait insensible, un instant auparavant, aux chants sereins et presque religieux des chœurs populaires. Les femmes levaient leur verre en l'honneur de ce pitre, et leurs joues s'empourpraient sous la poudre de riz; un officier applaudissait à tout rompre, et son battement de mains se prolongeait après tous les autres.