Tous ces gens-là, nous ne les avions pas vus par les rues: le jour, ils étaient dans les maisons de thé, avec les Orientaux, les marchands aux caftans bruns, sur les quais des fleuves, brassant les affaires, achetant pour des millions de roubles des marchandises non débarquées et qui continuaient vers un autre point. Le soir, ils montent ici pour la fête obligatoire; ils sont riches, il faut qu'ils ripaillent, comme le moujik boit s'il a vingt kopecks.
Très tard, accoudés à la balustrade, tandis que derrière nous, dans la salle illuminée, leur foule se laissait griser par la fumée, la lumière, les applaudissements et les rires, nous regardions la ville endormie et sereine, dont le labeur silencieux et frémissant s'était apaisé. À l'horizon, une lueur encore demeurait et se reflétait plus faible, dans une dérivation de la Volga, là-bas, près de l'endroit où les campements populaires étaient dressés. Dans l'eau sombre des deux rivières, les lueurs tremblotantes des lampes faisaient de longues traînées tout autour des bateaux qui semblaient plus noirs. Le grand pont de l'Oka, baigné par la lumière douce de l'électricité, formait une large raie blanche, et l'on voyait encore des hommes qui passaient. Parfois un sifflet de remorqueur déchirait la nuit, et sa violence dominait le vain tumulte de la fête.
Nous rêvions alors aux transformations énormes que ces marchands accomplissaient inconsciemment. C'était pour eux, c'était à cause de leurs trafics et pour leurs plus grandes richesses que les chemins de fer poussaient leurs voies toutes droites au travers des steppes, et que les remorqueurs remplaçaient maintenant les manèges grinçants des vieux chalands. Elle est de moins en moins nombreuse la foule qui vient à Nijni. Bien des boutiques sont désertes, des marchands paraissent, traitent une affaire, repartent; et bientôt les fers de l'Oural, qui s'y accumulent et encombrent ses quais, s'en iront désormais, d'un cours réglé, par chemin de fer, vers les plaines du Don et la Russie du Sud.
Bientôt, peut-être, la grande assemblée de Nijni n'aura plus lieu, et si les riches marchands traversent plus fréquemment l'Asie, si les courtiers européens arrivent jusqu'au centre des peuples tcherkesses ou tatars, les grandes caravanes ne se rencontreront plus à l'antique foire. Les chemins de fer auront eu ce premier effet d'isoler les peuples, de supprimer le contact des foules. Mais par eux la vie économique des diverses régions sera bientôt intensifiée; les divers marchés entreront dans la dépendance les uns des autres, et ce sera une solidarité plus profonde et plus durable qui unira les peuples de l'immense empire.
Nous nous souviendrons longtemps des heures délicieuses passées sur la Volga, de Nijni-Novgorod jusqu'à Samara. Ce n'était plus, en tumulte, des spectacles divers et heurtés qui surgissaient devant nous, mais, pendant trois jours, le même grand paysage se développant à l'infini, monotone et pourtant varié!
Ce fut sur le Sviatoslav, un des beaux paquebots à aubes de la Compagnie Caucase et Mercure que nous fîmes cette traversée. Tout en bas, les marchandises y étaient accumulées: des ballots d'étoffes, des produits de l'industrie moscovite qui descendaient vers Astrakhan. En haut, les passagers logeaient. Des toiles blanches abritant le pont, claquaient au vent. Au-dessus enfin, la dunette. Entre les deux tambours, la cabine du pilote dominait le fleuve; ils étaient là quatre ou cinq hommes, attentifs, les mains sur les poignées qui commandaient le gouvernail.
DANS UNE RUE, C ÉTAIENT DES COFFRES DU TOUTES DIMENSIONS, PEINTS DE COULEURS VIVES (page [206]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.
En Russie, où les voyages durent parfois une semaine, où il faut parcourir de longs espaces pour découvrir enfin un horizon nouveau, des relations familières se nouent vite entre voyageurs. Des enfants jouaient, couraient sur le pont, et les cris joyeux des petites filles «attrapées» riaient dans les couloirs comme des chants d'oiseaux. D'autres, plus hardis, plus mondains déjà, s'en venaient vers nous, comme leurs parents, et voulaient être photographiés. Un petit d'Orenbourg, surtout, aux yeux gris bleu, au front haut et étroit, un bambin de dix ans qui souriait toujours, venait causer avec nous, en allemand; il prononçait à la russe, sur un ton chantant, d'une petite voix nette et précise. Lorsque nous lui dîmes que nous allions à Tomsk, il eut un rire de surprise, un «io, io, io» adorable, à nous rendre orgueilleux d'aller en Sibérie. C'étaient les femmes, ensuite, ni bien jolies, ni bien élégantes sous leurs fichus légers de Kazan; mais des convenances gênantes n'entravaient point leur gaieté. Plusieurs, fort ennuyées de ne point connaître le français, nous proposaient de résoudre la «question du jour», de ces anneaux emmêlés qu'il faut dégager, sans forcer, et que nos camelots vendent sur les boulevards; l'une d'elles entr'ouvrait la porte du salon, regardait nos efforts inutiles, et nous les entendions alors qui riaient toutes sur le pont. Le soir, à l'avant, un petit cercle se formait: le capitaine et son second, un médecin qui retournait à Kazan; des tchinovniks et des marchands s'entretenaient avec nous. Orloff, notre guide, attentif, traduisait, résumait: et c'était plaisir de voir cet empressement hospitalier de tous, du capitaine surtout, dont la voix très douce chantait plus souvent, plus respectueusement écoutée.