PRÈS DE L'ASILE, NOUS SOMMES ALLÉS AU MARCHÉ AUX CLOCHES (page [208]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.
À l'arrière, dans un grand dortoir, avec deux étages de planches, le peuple était entassé pêle-mêle parmi ses paquets et ses provisions. Au chaud soleil, dans les rues actives, le moujik isolé nous avait semblé moins misérable, mais dans cette vaste salle, on ne voyait plus qu'un amoncellement de savons malpropres, de touloupes graisseuses, de jupes déchirées et maculées. Parfois un bras s'étirait; une jambe, entourée d'un lacis de cordelettes, changeait de position. Des familles s'étaient groupées, femmes et enfants; ils s'asseyaient en cercle sur leurs bagages et savouraient le thé; sur le pont, une grande bouilloire, à toute heure, leur donnait de l'eau chaude. Il y avait là des émigrants, des marchands au caftan brun, dont quelques-uns, dit-on, étaient fort riches, des Asiatiques qui revenaient de Nijni. Tous, résignés, supportaient sans se plaindre la fatigue du voyage et le contact lourd des autres. Aux escales, ils s'animaient, descendaient et couraient, achetaient des provisions; puis tout rentrait dans le demi-silence de leur résignation.
PLUS LOIN, SOUS UN ABRI, DES BALANCES GIGANTESQUES ÉTAIENT PENDUES (page [206]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.
D'une allure régulière, le Sviatoslav glissait sur le fleuve; il allait prudemment pourtant, le jour, entre les bouées qui signalaient les bancs de sable; la nuit, entre leurs lueurs pâlottes, dont le reflet tremblait sur l'eau, et les feux rouges du rivage, au long des passes. Souvent des sondeurs, armés de perches graduées, se rendaient à la proue. Ils jetaient leur bâton, puis, par de grands cris monotones, transmis de bouche en bouche, ils annonçaient la profondeur. La nuit, lorsque le tressautement du navire, aux coups réguliers de la bielle, s'entendait plus distinct, lorsqu'on ne voyait plus dans le lointain que les falots, rouge et vert, d'un autre bateau, ces sons monotones, qui réglaient, parmi le sommeil du fleuve et de ses rives, cette activité isolée, semblaient étranges, inquiétants. Parfois le Sviatoslav touchait, frottait contre le banc de sable, et l'on entendait des planches qui craquaient sourdement.... Mais les aubes battaient plus vite; le navire s'enlevait, passait.
Pendant des heures, accoudés au bordage d'avant, nous regardions le paysage, indéfiniment renouvelé dans sa monotonie même. C'était, sur la rive droite, la ligne continue des falaises, sans grande élévation, qui dominent le fleuve. Elles étaient dénudées souvent ou recouvertes d'une herbe maigre, jaunie au soleil; un bois de sapins parfois s'y accrochait, ou c'étaient tout en haut les troncs blancs des bouleaux qui luisaient. Parfois aussi, la falaise s'évasait, formait un large amphithéâtre qui s'ouvrait sur la Volga, et les villages, à l'abri de leur église blanche, aux coupoles vertes, y disposaient à l'aise leurs isbas en rondins. Ils étaient si haut perchés, si bien protégés contre les crues qu'ils semblaient tout à fait séparés du fleuve. Des routes, cependant, y conduisaient, qu'on découvrait parfois toutes blanches sur le talus jaune.