DANS UNE AUTRE RUE, LES CHARHONS AVAIENT ACCUMULÉ LEURS ROUES (page [206]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.
À gauche, c'était la plaine unie, à l'infini. Dans le fleuve même, elle se prolongeait par de vastes plages sablonneuses, par des bancs de sable, comme si les collines de la rive droite seules l'arrêtaient. Et, de fait, entre le fleuve large et la plaine qu'il anime, il y a comme une amitié naturelle. Pendant l'hiver, il l'étend lui-même par la surface lisse de ses glaces; plus tard, à la débâcle, c'est lui qui va vers elle, s'enfle, sort de son lit et répand au loin, sur 20 verstes, ses eaux fécondantes. C'est pour cela que les villages se réfugient là-bas à l'abri des ondulations boisées qu'on aperçoit à l'horizon, enveloppées de brume bleue.
Entre ces rives, la Volga déroule largement ses eaux. Point de courants, point de rapides; mais vraiment «le chemin qui marche», la belle route qui glisse loin tout entière, et dont les eaux puissantes et calmes unissent les peuples.
PAYSANNES RUSSES, DE CELLES QU'ON RENCONTRE AUX PETITS MARCHÉS DES DÉBARCADÈRES OU DES STATIONS (page [215]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.
De Nijni jusqu'à Samara, la navigation est fort animée.
C'étaient d'abord les grands paquebots qui nous croisaient, au milieu d'appels joyeux et de saluts réciproques. Puis c'étaient des chalands, dont le passage lourd restait longtemps marqué sur la surface de l'eau. De Moscou, de Nijni, vers le Caucase et vers l'Asie, ils transportaient les produits d'Occident, les indiennes, les rouenneries, les bibelots des civilisés. En sens inverse, les matières brutes de l'Orient remontaient le courant comme une masse énorme de travail en puissance: du blé, du coton, du pétrole enfin que les puits avaient déversé dans les grands réservoirs flottants. Mais les chevaux de halage, que l'on attelait autrefois en foule, et les mariniers, courbés sur la perche, avaient disparu. À peine voyait-on çà et là quelques voiles immenses, qui ramassaient le vent. Partout, la vapeur, l'essoufflement des remorqueurs, leur hâte. Dans le calme infini de ces lieux, l'effort haletant de la navigation moderne semblait se perdre, et les yeux suivaient avec plus de joie les grands trains de bois qui s'abandonnaient avec confiance à la grande force du fleuve.
Autour des villages, une agitation joyeuse régnait. Des bateaux de pêcheurs, des bacs, ponctuaient la nappe des eaux. Dès que le sifflet du Sviatoslav se répercutait au long de la falaise, pénétrait sous les bois et dans les cirques des villages, des canots partaient de la rive, approchaient, malgré le remous des aubes, et les riverains adroits lançaient les paquets de lettres ou recevaient les autres au vol.