Un matin, nous accostâmes au débarcadère de Kazan. C'était un ponton carré, couvert d'un vaste baraquement. L'activité était là, plus dense, et dans la foule des marchands, on sentait la fièvre d une ville. Des fillettes offraient dans des corbeilles des gâteaux ou des pommes; des femmes tenaient un seau de kvass, tendaient un verre; d'autres étaient assises tout au long du pont par où les voyageurs gagnaient la rive; elles avaient devant elles des tas de pastèques ou des ogourtsis (concombres).

Plus haut, sur la route bordée de petits auvents, des marchands, debout, proposaient du pain, de la viande, des poissons séchés. Parmi la foule des moujiks qui couraient aux provisions, des débardeurs, en longue file, transportaient des sacs de blé, des marchands tatars, allant de l'un à l'autre, étalaient sur leurs bras tout un choix bariolé de ces mouchoirs de cou, si légers et si transparents, qu'on fabrique à Kazan. Des bambins se haussaient pour nous offrir du lait, dans des bouteilles de toutes formes. Point d'annonces bruyantes, point de cris discordants, mais de la foule environnante qui vous pressait, qui semblait vous barrer le chemin, un murmure de sollicitation montait, irrésistible.

Nous avons loué des drojkis pour pousser jusqu'à la ville, qui s'étend à 7 verstes de là. Nous avons suivi d'abord une large rue, bordée de maisons de bois à grandes boutiques, et qui prolonge, pour ainsi dire, le débarcadère; il n'y a guère en cet endroit que des boutiques de comestibles et des bureaux.

Le port est relié à Kazan par une chaussée en remblai qui coupe la plaine. Un mince filet d'eau y coulait encore à cette époque de l'année; au moment des inondations, la Volga la couvre toute. On apercevait, d'un côté, un remblai nouveau, celui du chemin de fer, qui se déployait en une longue courbe; de l'autre, parmi l'herbe maigre et desséchée, sur les bords de grandes flaques d'eau, des piles de bois étaient dressées; on travaillait dans des chantiers. À l'extrémité de la route, les tours blanches du Kreml et leurs clochetons dorés faisaient une barrière.

Notre visite fut rapide. Par les rues droites et régulières, nos drojkis ont parcouru la ville haute et le Kreml; c'est là qu'habitent les fonctionnaires et les Russes. Mais dans la plaine basse, de l'autre côté, habitent les Tatars. Vers les portes, dans les faubourgs qui ceignent toutes les villes de vie populaire et de travail, nous en avons vu quelques-uns, quelques types de cette population singulièrement forte, intacte, non russifiée. Ces musulmans sont comme les juifs en Occident; ces femmes voilées, à la marche lente, dans l'enveloppement de leur grand châle, ces hommes d'allure vigoureuse, de force ramassée, accomplissent avec application l'œuvre de chaque jour. Les marchands de chiffons et de vieux habits sont nombreux à Kazan, les petits métiers fleurissent. Parfois les hommes partent, vont dans les grandes villes, domestiques ou garçons de restaurant, probes et économes toujours; mais ils restent musulmans.

Par ces qualités du Tatar, l'industrie devait grandir et transformer Kazan; des usines se sont établies et prospèrent. Vers midi, des ouvriers sortaient, des hommes et des apprentis, couverts de vêtements sombres, bleus ou noirs. Ils ne se répandaient pas par la rue, mais se suivaient en petits groupes, au long des trottoirs. Nulle hâte, nul cri: ils ne sentaient pas, comme nos ouvriers nerveux et délicats, le besoin des mouvements libres, déréglés. Simplement, ils avaient ajusté leur effort à cette tâche nouvelle, et ils la faisaient, comme les travaux anciens, avec la même application tenace.

LE KREML DE KAZAN. C'EST LÀ QUE SONT LES ÉGLISES ET LES ADMINISTRATIONS (page [214]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.

Dans la plaine sablonneuse, vers le port, le commerce fourmillait. Des chevaux passaient, chargés de paquets; des charrettes se suivaient en longues files; des drojkis filaient, enveloppés de poussière, défiant les poursuites. C'était, sous le soleil aveuglant, une hâte fiévreuse. Plus proche de l'Asie et restée comme nomade, malgré la fermeté de son Kreml, dont les hautes tours la rassemblent, Kazan demeure encore aujourd'hui, sur les bords de la Volga, la ville orientale où l'Asie, qui la créa, concentre toujours ses produits.