Presque tous les toits sont maintenus par des chaînes ou des cordes terminées par des blocs de basalte, car le vent est terrible ici; il ricochette contre les rochers, et ses chocs en retour sont d'une violence à produire des catastrophes; il renverse les hommes, fait rouler les pierres, démolit les constructions, provoque les naufrages.

Dans des prés où foisonnent les boutons-d'or et des violettes sans parfum, tout le long des sentiers à peine frayés, sèchent des morues et des quartiers de dauphins. Ils forment des guirlandes sur les murs, des chapelets aux parois des maisonnettes, et y restent pendant des mois ou des années, jusqu'à ce que le froid, le vent et la poussière les aient rendus assez coriaces pour que les Feroïens les jugent comestibles.

Un peu curieusement et indiscrètement, je suis entrée dans une maison dont une pièce sombre occupait le rez-de-chaussée, l'unique étage. Une femme, un enfant et un chat gris regardaient une marmite où bouillaient des tranches de dauphin et des pommes de terre. Seul, le chat a légèrement tourné la tête pour voir qui était là.

Cette indifférence est très caractéristique; l'apathie, la non-curiosité des Feroïens va presque jusqu'à l'abrutissement. Ils ne pensent à rien, tout en étant absorbés comme des gens qui réfléchiraient profondément....

Quittant le fjord au fond duquel est blotti Trangisvaag, le vapeur circule entre les îles basaltiques où les zéolithes scintillent comme des paillettes d'acide borique. Plusieurs îles sont de ces abris d'oiseaux, dits fuglebjerg, où nichent par centaines de mille, par millions, tous les oiseaux qu'il est prohibé de tuer, les luntes, les puffins ou seepapagei si grotesques avec leur énorme bec rouge, les pétrels, les cormorans, les mauves, les mouettes, les canards eiders. Sur les crêtes gazonnées des falaises broutent et gambadent des poneys sauvages et des moutons.

Puis, un de ces couloirs d'eau s'évase pour former la baie de Thorshavn dont les courants et les tourbillons rendent l'accès difficile, mais qui est un abri excellent pour les bateaux qui y jettent l'ancre.

Les brouillards qui sévissaient depuis les Shetland, ont augmenté d'intensité. Un canot, une yawl indigène est venue vers nous, gouvernée par un vieillard à très longue barbe blanche. Sa barque une fois remplie de passagers pressés d'atterrir, il s'est éloigné, s'effaçant lentement dans les brumes, et se dirigeant vers la petite ville de rêve qu'on discernait vaguement là-bas, dans l'horizon moite et tout proche.

À l'aube, lorsque les vapeurs se furent un peu dissipées, Thorshavn apparut, construite en amphithéâtre au fond du petit golfe. La capitale de l'île de Stromœ et de tout l'Archipel est à peine plus grande que le chef-lieu de Sunderoe. Quelques centaines de pêcheurs habitent des chalets en planches goudronnées et vernies, semblables à ceux de Trangisvaag.

Le gros bourg de Thorshavn (1 600 habitants) est le siège du Gouvernement. Le palais du Gouverneur domine le village. Il est en pierre, avec un toit d'ardoises. Sur une éminence, presque hors ville, le Consulat anglais laisse flotter le pavillon britannique devant une maison construite à la mode du pays, en sapin enduit de goudron de Finlande et de vernis.

L'Angleterre est le seul pays qui ait un consul de carrière pour réglementer les conflits de ses nationaux avec les indigènes. Les autres nations n'ont à Thorshavn que des agents consulaires. Celui de la France, M. Lutzen, est un négociant fort aimable et complaisant, qui parle bien l'anglais, mais ne sait pas un mot de français. Heureusement que M. Montaigu de Villiers, le consul anglais, est là pour parler français à ceux de nos compatriotes qui n'entendraient pas l'anglais. M. Lutzen vous reçoit dans sa boutique encombrée de marchandises d'importation danoise ou anglaise et de produits indigènes: tapis, vadmel (la flanelle du pays), bas, gants ou fichus tricotés, mocassins et sacs en peau de phoque ou de mouton.