Travailler pour gagner au jour le jour de quoi manger et boire, avoir un toit et des vêtements chauds, du feu et de la lumière, voilà tout; la vie n'a rien d'autre à lui offrir. Le superflu ne lui est pas nécessaire, l'indispensable lui suffit.
Avec une telle conception de la vie, le Feroïen végète plutôt qu'il ne vit. Il ne se passionne pour rien, et rien ne l'intrigue. Il ignore l'étonnement, «une des formes les plus délicates du plaisir».
Dans les pays peu fréquentés par les voyageurs, les rares étrangers excitent généralement la curiosité des naturels. Tout au moins, les enfants les harcèlent, les suivent, les examinent avidement. Aux Feroé, loin de vous regarder comme une bête curieuse, il semble qu'ils ne s'aperçoivent même pas de votre présence. Doux et timorés, inoffensifs, insignifiants et timides presque jusqu'à la sauvagerie, ils font entendre, lorsqu'ils passent devant vous, une sorte de grognement. Vous vous demandez quelle malédiction ils peuvent bien murmurer, de ce ton hostile et bourru, avec cet air de pester contre vous, et presque de vous menacer. Et l'on est d'autant plus perplexe qu'ils s'expriment dans leur langue, qui dérive du scandinave, et qui est incompréhensible pour ceux qui ne l'ont pas spécialement étudiée. Et puis, l'on finit par apprendre qu'ils veulent être aimables, et qu'ils disent simplement bonjour.
Le manque de communications avec le reste du monde ne contribue pas peu à les maintenir dans leur marasme séculaire. Hors quelques petits vapeurs norvégiens qui apportent le bois de construction et le charbon, le service des transports est accaparé par les navires postaux danois, dont les tarifs sont trop élevés. Il est à présumer que les Anglais organiseront une concurrence qui obligera la Compagnie danoise à modifier ses prix: pour un baril de pétrole expédié d'Écosse aux Feroé, on paie 5 shillings (6 fr. 25). Les métaux, le sel, les farines, le thé, le café, la margarine, le fromage, les conserves, les allumettes sont taxés à l'avenant.
Heureusement encore qu'il n'y a pas de douane, sauf pour les alcools qui sont lourdement grevés, la métropole cherchant à enrayer ainsi l'intoxication par les eaux-de-vie et les liqueurs fortes.
Aux Feroé, personne n'est riche, mais personne non plus ne meurt de faim. L'argent, du reste, y est presque inconnu. Chaque habitant a droit à un lopin de terre sur lequel il bâtit lui-même sa demeure, vers l'âge où il pense au mariage, entre 20 et 25 ans. Outre la tourbe et les blocs de basalte qu'ils trouvent sur place, ils emploient du bois et quelques pièces de métal qu'ils échangent contre de la laine, du poisson, des oiseaux. Chacun a aussi un champ, un lot de la lande et une portion de tourbière.
Comme ils ne comprennent pas encore la convention monétaire, et qu'ils se méfient du métal autant que du papier, tout leur sert d'étalon: l'aune de vadmel est évaluée un certain nombre de poissons, une certaine quantité de plumes ou d'œufs. Les corbeaux servaient aussi d'étalon monétaire: à cause des grands ravages qu'ils faisaient parmi les agneaux et les oiseaux utiles, on allouait des primes à ceux qui les détruisaient, et le bec de corbeau représentait une valeur marchande. On m'a raconté que, pendant longtemps, l'entrée de la salle de danse se payait de cette étrange monnaie. Et le Dr Labonne écrit que «chaque pêcheur, avant l'importation du fusil, était tenu d'apporter à la Cour de Justice, le jour de saint Olaüs, deux becs de corbeau, sous peine de payer une amende dite roven fine (amende du corbeau)».
Peu de distractions. Le dimanche, d'où le rigorisme protestant bannit toute activité, est évidemment le jour où ils s'ennuient le plus; ils s'en vont, les bras ballants, arpentant les venelles qui séparent les maisons et les jardinets chétifs. Ou bien, assis au bord de l'eau, ils regardent dans le vague, sous l'œil protecteur d'un policeman ventripotent.
Cependant, la jeunesse cherche à se distraire. Dans les yawls à 10, 16, 20 rameurs, on excursionne dans les alentours. Le soir, on se réunit pour danser dans une salle qui appartient à M. Restorf, le boulanger-pâtissier-confiseur.