LA MADONE, L'ENFANT JÉSUS ET SAINT JEAN, PAR LUINI, ÉGLISE SAINTE-MARIE-DES-ANGES (page [260]).—PHOTOGRAPHIE ALINARI.

L'autre légende est d'un tout autre caractère. Luini était, paraît-il, irascible et prompt au couteau; il commit en Italie un fatto di sangue, comme l'on dit ici, et, pour éviter les poursuites, il se réfugia en Suisse, ce qui a donné naissance à un dicton répandu dans le Tessin: «Il est dommage que Luini n'ait pas assassiné douze prieurs car, en ce cas, il y aurait par le monde douze chefs-d'œuvre comme la Passion de l'église de Lugano.» Je n'ai pas de motifs pour choisir entre ces histoires peut-être vraies toutes les deux.

Luini est un grand peintre, ce ne peut être contesté, mais il ne faut pas exagérer son mérite comme l'a fait Paul Delaroche, à Milan, en présence du Mariage mystique de sainte Catherine: «Il a atteint, a-t-il dit, le point culminant de l'esthétique, et cette peinture est descendue du ciel.» Si Luini n'a pas atteint Léonard de Vinci dans la grandeur de ses compositions, il a souvent animé ses figures d'une douceur idéale et d'un sentiment profond et vrai.

Lugano possède d'autres églises; elles contiennent des peintures honorables pour l'époque où elles ont été exécutées, notamment par Casella et Discipili, dit Zoppo da Lugano; elles sont du XVIIe siècle, c'est-à-dire d'un temps où l'émotion avait depuis longtemps cédé la place au maniérisme. Mais enfin il faut voir l'intention; les dispensateurs ont voulu honorer les saints personnages, saint Roch en particulier, et décorer les sanctuaires; ils ont fait de leur mieux.

Lugano a une prédilection pour le sculpteur Vela (Vincent), né en 1822 dans le Tessin, à Lingarnetto. Sur le quai, on a de lui un Guillaume Tell, médiocre ouvrage de jeunesse, mais dans le parc de la villa Ciani, on trouve une fort belle Désolation, la meilleure figure peut-être de cet artiste très distingué.

Il avait envoyé à Paris, à l'Exposition universelle de 1867, je crois, un Napoléon expirant; la statue avait été très remarquée, et avec raison; c'était une œuvre d'émotion et de sentiment. Le Gouvernement français en fit l'acquisition pour le musée de Versailles.

Le municipe de Lugano a mis tous ses soins à l'embellissement de la cité, tout en conservant aux anciens quartiers leur caractère primitif, et à cet égard il faut le féliciter. Mais il ne mérite pas les mêmes éloges pour ce qui touche aux œuvres d'art; il y a là une insouciance et une négligence des plus regrettables.

J'ignore s'il existe en Suisse une législation fédérale ou cantonale sur la conservation des œuvres d'art, mais il est hors de doute que la commune a la responsabilité des édifices qui lui appartiennent. Comment dès lors expliquer l'état lamentable de l'église de Sainte-Marie-des-Anges?

De ce que la chapelle de l'Immacolata a été concédée a une congrégation religieuse, il ne s'ensuit pas, pour cette congrégation, le droit de massacrer les belles fresques qui la décoraient, et cependant le municipe a laissé faire.