On tolère que le sacristain de l'église cache sous un voile la remarquable fresque de Luini, la Madone, l'Enfant Jésus et saint Jean Baptiste, et ne la montre que moyennant une rétribution, alors cependant que la peinture est hors d'atteinte des rayons du soleil. On laisse planter des clous sur les fresques des voûtes du jubé. On a permis à des particuliers de poser des plaques de marbre contre les piliers de l'église peints de fresques. On a vendu un couvent sans avoir l'idée de réserver la Crucifixion de Luini. C'est déplorable. Nombre de citoyens de Lugano le reconnaissent. Sur leurs réclamations, on a nommé une commission, mais on attend toujours qu'elle remplisse son mandat. L'administrateur apostolique du Tessin ne peut être mis en cause, car il n'a aucun droit sur Sainte-Marie-des-Anges, édifice municipal.
Lorsqu'un pays est particulièrement favorisé par la nature et que, de plus, il a la fortune de posséder, comme Lugano, des œuvres d'art remarquables, n'est-il pas de son devoir strict de veiller avec sollicitude sur un tel patrimoine légué par les ancêtres?
Et Lugano n'avait en ceci qu'à suivre l'exemple d'une localité voisine de cinq cents habitants, Campione, située sur le bord du lac, à quelques minutes en bateau à vapeur.
Campione est une enclave italienne dans le territoire helvétique. Elle date des Romains; au VIIIe siècle, par suite de dons, elle devint la propriété de la basilique de Saint-Ambroise de Milan. Elle était gouvernée par un vicaire délégué de l'abbé de Saint-Ambroise, assisté par deux consuls nommés par le peuple; les consuls désignaient des employés; en tout il y avait dix fonctionnaires pour une population d'environ 400 personnes. Ce petit peuple était heureux. «L'air à Campione, écrit un vicaire, est tempéré, les collines fructifères, les vins généreux, les femmes belles et pudiques, les hommes d'un caractère gai et entreprenant.» Campione avait un traité avec Lugano qui se chargeait de la police de la localité; en revanche, Campione fournissait à Lugano deux soldats en temps de guerre.
Chose extrêmement remarquable, Campione a donné naissance, depuis le XIVe siècle, à des architectes très distingués; Fusina, Frisone, Solari, et leurs familles, maestri campionesi, ont créé les principaux édifices de la haute Italie, notamment les dômes de Monza et de Milan. Elle resta cité ambrosienne jusqu'en 1797, année où elle fut incorporée à la République cisalpine; depuis lors, elle a suivi le sort de la Lombardie. De son ancienne situation, Campione a conservé le privilège très appréciable de jouir de la liberté du commerce du tabac et du sel qui sont, en Italie, monopolisés par l'État. Étant cité monacale, elle fut pourvue de plusieurs églises ou oratoires; le sanctuaire dédié à l'Annonciation, qui porte aussi le nom poétique de chapelle de la Madone-des-Hirondelles, est le plus intéressant de ces édifices.
Vers la fin du XIVe siècle, l'intérieur en fut décoré de fresques. Selon la stupide coutume de l'époque dite de la Renaissance, les peintures furent recouvertes d'un lait de chaux; elle restèrent ainsi jusque de notre temps où un intelligent municipe les fit débarrasser de ce linceul; alors apparurent, sans éraflures, divers épisodes de la vie de la Vierge, de la vie de saint Jean et de la vie agricole; l'auteur inconnu de ces peintures était expert dans la fresque et bon observateur de la nature. Les mouvements des personnages sont justes, bien qu'un peu brusques; l'expression des visages est conforme à l'action; les scènes sont claires et sans confusion. L'artiste,—car c'en est un,—paraît avoir étudié Giotto (+1337), dont il a pris les sertis; il s'est souvenu également des yeux en amande, des cheveux en longues tresses serrées et des robes solaires affectionnées par Lippo Memmi (+1357).
Le sanctuaire de la Madone des Hirondelles est entouré de portiques, dont une partie est peinte de fresques. J'ai relevé là trois dates: 1400, 1473, 1514.
LA CÈNE: FRESQUE DE LUINI À L'ÉGLISE SAINTE-MARIE-DES-ANGES (page [260]).