Nous décidâmes de partir le surlendemain, car la saison était déjà avancée et nous risquions fort de compromettre la campagne d'alpinisme que nous allions entreprendre. Les deux journées qui nous restaient, nous les employâmes à visiter la ville, et à régler nos instruments à l'Observatoire météorologique.

Presque toutes les villes asiatiques ont des réserves d'imprévu pour le nouveau débarqué, et possèdent je ne sais quelle charmante originalité qui le captive de prime abord. Il n'en est point ainsi de Tachkent. Cette ville n'a jamais été, dans les temps passés, qu'un petit centre de commerce et un entrepôt de marchandises. Elle n'a, pour ainsi dire, pas subi l'influence de l'épopée timourienne, et n'a pas, par conséquent, reçu l'empreinte de l'art iranien, qui laissa de si belles traces dans la ville de Samarkand. Les ruines grandioses, que les archéologues recherchent avec avidité, y font complètement défaut.

Tachkent, comme étendue, est aussi grande que Paris, mais ne compte que 300 000 habitants. Sauf les quartiers indigènes, refoulés dans les faubourgs, la ville présente un aspect moderne, presque américain. On s'aperçoit immédiatement que c'est une cité toute jeune, créée sur un plan déterminé. Ses larges avenues qui s'entre-croisent et s'allongent pendant plusieurs verstes, sont régulièrement plantées d'une double rangée d'arbres, arrosés par des ruisseaux qui coulent abondamment des deux côtés de la chaussée.

Les maisons russes sont confortables, quoique très basses, composées d'un seul rez-de-chaussée, à cause des fréquents tremblements de terre. Invariablement, un porche en bois y donne accès, et une vaste cour ombragée les entoure de trois côtés.

Dans les rues, on trouve un peu partout des magasins de nouveautés, des clubs, des bibliothèques, des cafés, tout le confort de la vie moderne, avec ses défauts et sa corruption. Certes, si Tachkent ne peut être considérée comme une ville très attrayante, elle ne doit pas non plus être traitée de lieu d'exil, comme de complaisants voyageurs l'ont avancé. Le nombre des étrangers qui l'habitent va toujours en augmentant; il n'est pas rare que quelques-uns d'entre eux la quittent après fortune faite.

L'emplacement de la ville est bien choisi pour devenir un des plus grands centres commerciaux de l'Asie. Située au carrefour des routes de la Sibérie, de la Chine, de l'Afghanistan et de la Perse, reliée à l'Europe par une ligne de chemin de fer, environnée de cultures superbes qui ne font que s'étendre, son avenir est des plus assurés. Et si la ligne projetée qui doit passer par la Sémiretchié et aboutir, à Taïga, au Transsibérien s'effectue, son développement ne peut que s'accentuer encore, car elle échangera ses produits avec les pays du Nord, et deviendra un comptoir de premier ordre en Asie centrale.

Le bazar de Tachkent ne ressemble guère à ceux de Bokhara, de Téhéran ou de Tiflis. C'est un quartier à part, dont l'élément tatar a été modifié par les races qui se sont tour à tour succédé dans le Turkestan: quartier vieux et fétide, dont la lumière et l'eau semblent à jamais bannies.

Ce qui caractérise le bazar de Tachkent, plus que les ruelles obscures et fangeuses, recouvertes de loques invraisemblables et de nattes éraillées, plus que les échoppes encombrées de marchandises bizarres, et plus que la foule bigarrée qui s'y presse, ou y caracole, c'est la distribution des métiers en trente-deux groupes, et de chacun de ces groupes en trente-deux spécialités. Quelle complication pour le moindre achat qu'on y peut faire!