ITINÉRAIRE DE TACHKENT À PRJEVALSK.

Tachkent est une vraie pépinière de races, ayant chacune son quartier, son temple, sa langue, son costume et ses traditions, animées les unes à l'égard des autres de rancunes et de haines que les siècles n'ont pas étouffées. Au-dessus de ces races diverses, il existe un élément hybride, composite qui constitue le fond de la population de la ville, et forme, pour ainsi dire, un trait d'union entre les naturels et les exotiques: ce sont les Sartes. D'aucuns ont voulu croire que les Sartes étaient un produit du mélange d'Ouzbegs et de Tadjiks. C'est une erreur. Leur tige généalogique s'est greffée aux plus disparates tronçons turco-mongoliques. Ce qui est certain, c'est qu'ils forment une caste privilégiée. Le Sarte est plus instruit, plus souple et plus entreprenant que tout autre de ses coreligionnaires.

L'habitation des indigènes est plutôt misérable, et d'une solidité assez problématique. Les maisons, toujours très basses, divisées au plus en deux ou trois compartiments, sont construites quelquefois en travées de bois, mais le plus souvent elles se composent exclusivement de murs en pisé. Les toits ne sont que des treillis de branchages, consolidés par une épaisse couche de terre, où ne tardent pas à se former des plants de coquelicots et de capucines. Tant que dure la belle saison, tout va bien. Pendant les grandes chaleurs, une agréable fraîcheur règne à l'intérieur de ces demeures, et en hiver l'épaisseur de la couche d'argile est très efficace à conserver le peu de chaleur entretenue à grand'peine par la petite quantité de combustible dont on dispose. Mais, dans les fortes pluies, la terre se gonfle, craque, et la frêle charpente s'effondre tout à coup, surprenant quelquefois la famille au milieu de la nuit. Aussi a-t-on soin de maintenir la toiture en bon état, afin d'éviter autant que possible ces sortes d'accidents.

LES MARCHANDS DE PAIN DE PRJEVALSK (page [466]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le 30 juin, à cinq heures du matin, nous quittons Tachkent. Les tarentass, qu'on a loués la veille, nous attendent dans la cour de l'hôtel. Les bagages, plutôt encombrants, sont chargés, et nous prenons place à l'intérieur, où nous nous aménageons une petite couchette sur une brassée de paille.

Nous sommes dirigés sur Prjevalsk, près du lac Issik-Koul, au cœur même des Monts Célestes. La distance qui nous en sépare est d'environ 900 kilomètres, que nous comptons pouvoir franchir en une semaine. Naturellement nous voyagerons jour et nuit, autant que nous le permettront l'état de la route, la solidité de nos équipages et la qualité des chevaux que nous relayerons le long du chemin.

Au moment du départ, tout va bien: le yemtchik fait claquer son fouet, les grelots de la dounga tintent joyeusement, et l'air du matin chasse les derniers vestiges d'un sommeil opiniâtre.

La route, en sortant des faubourgs, débouche dans la rase campagne et remonte lentement un long plateau, d'une triste sauvagerie. La teinte brûlée du gazon, maculée ça et là de flaques saumâtres, s'étend à l'infini et s'estompe dans la ligne de l'horizon. Le terrain, sur lequel nous roulons à toute allure, s'enchevêtre peu à peu de bosses et de fondrières. Le tarentass se fait alors connaître pour ce qu'il vaut. Nous avons beau nous cramponner aux rebords de la capote et appuyer énergiquement les pieds sous le siège du cocher, impossible d'éviter les chocs et les heurts de la course folle. Deux mouvements contraires secouent avec rage nos véhicules: un mouvement d'avant en arrière et d'arrière en avant et un mouvement de gauche à droite et de droite à gauche, le tangage et le roulis! On saute, on danse, on rebondit, on se cogne contre les ferrures, on est projeté contre son voisin et on retombe d'une hauteur de plusieurs pieds sur les valises qui servent de sièges.