Le soleil, qui s'est levé, brûle déjà nos visages. Les chevaux, quand ils ne s'embourbent pas dans la terre molle, soulèvent des nuages de poussière, qui nous recouvrent entièrement, bien que nos équipages se tiennent à une discrète distance l'un de l'autre, afin d'amoindrir cet ennui. Le prince et moi, nous jetons quelquefois un coup d'œil en arrière, afin de constater si Zurbriggen et Abbas nous suivent. Nous n'apercevons ni chevaux ni voiture, mais une véritable nuée qui fonce sur nous à une vitesse effrénée. De temps à autre, nous rencontrons d'interminables théories de chariots, traînés par des chevaux ou par des buffles, attachés au véhicule qui les précède. Plus loin, ce sont de longues caravanes de chameaux qui s'écartent sur le bord de la route, avec de grotesques balancements de têtes et de lasses courbatures de corps, comme s'ils marchaient sur une surface mouvante. Ces convois, s'avançant d'un pas rythmé, mécanique, hommes, bêtes et choses de la même teinte, ressemblent à des processions de revenants condamnés par la fatalité à errer sans cesse sur la terre.
Vers midi, le chemin se déroule, en de brefs lacets, sur la pente d'une côte où court un filet d'eau encadré de verdure. Sur les bords du ruisseau quelques yourtes (maisonnettes) sont disséminées parmi les saules. Une modeste maison de poste nous invite à un sommaire déjeuner pendant qu'on relaye les chevaux. Dans les environs, quelques champs d'orge revêtent d'une blonde toison les mouvements du terrain. Des cavaliers s'y rendent, la faux sur l'épaule; d'autres en reviennent portant d'énormes faix d'herbes sur le devant de la selle. Des chiens hargneux jappent aux jambes de nos chevaux et ne cessent d'aboyer que lorsque nous sommes déjà loin, dans les steppes.
Toute l'après-midi s'écoule en plein désert. Les stantzias ne sont pas toutes situées au milieu d'un bouquet d'arbres. Quelques-unes d'entre elles doivent se contenter d'eau de pluie qu'on recueille dans des citernes, creusées dans le sol. Aussi, malgré la soif qui nous dévore, nous nous abstenons de boire quoi que ce soit.
Peu avant Tchimkent, nous devons traverser une série de petits fossés, dont l'eau, en se faufilant dans les ornières tracées par les roues, a converti la couche de poussière en une boue tenace et profonde d'où nos attelages ont mille peines à se dépêtrer. On cherche à éviter cette fondrière en prenant à côté, mais c'est quelquefois pire.
Nous traversons une rivière et nous pénétrons peu après dans la ville de Tchimkent. Il est dix heures du soir. Sauf quelques rares lumières, c'est l'obscurité la plus complète, et de toute la «cité verte» nous ne voyons que le bouge qui sert de maison de poste, et où nous devons attendre deux heures avant de pouvoir repartir.
UN DES TRENTE-DEUX QUARTIERS DU BAZAR DE TACHKENT (page [458]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Il y a là un général qui doit se rendre à Viernyi, et il va sans dire que les chevaux disponibles sont pour lui. C'est un contre-temps qui ne laisse pas de nous aigrir....
À minuit nous repartons, et nous regagnons bientôt le steppe. La route paraît bonne, et nous cherchons à nous assoupir. L'air est relativement frais, et surtout il n'y a pas de poussière.