Fatigués par un cahotement de vingt-quatre heures, les muscles détendus, nous finissons par sommeiller autant que nous le permettent le roulement de la voiture, le carillon de la dounga, et les cris, les sifflements dont le cocher se sert pour encourager ses chevaux.

Mais le soleil ne tarde pas à nous frapper en plein visage; en même temps nous éprouvons des secousses si violentes et si continues, que nos yeux s'ouvrent: impossible de dormir. Nous descendons un couloir d'érosion, où les galets détachés des terrains supérieurs se sont donné rendez-vous sur la route même. Quant à les entasser sur les bords, ou à les transporter ailleurs, personne n'y songe.

UN CONTREFORT MONTAGNEUX BORDE LA RIVE DROITE DU TCHOU (page [462]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

N'allez pas croire que le yemtchick ait modéré l'allure endiablée de ses chevaux: sauf là où la pente est trop raide, et où forcément il doit ralentir son train, c'est comme s'il roulait sur une pelouse.

À Vannovsk, petit poste de Kozaques, perdu dans le steppe, nous devons attendre de dix heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi. Ici, ce n'est plus le général qui a de l'avance sur nous, mais le courrier. On ne connaît pas l'heure de son passage, mais on a été informé qu'il arrivera et repartira dans la journée. Cela suffît au smotrissiel pour nous refuser les chevaux pendant un temps indéterminé.

Fortement intrigués de cet état de choses insolite, nous demandons des explications sur le fonctionnement étrange de la poste. Le smotrissiel nous dit que notre podoroyné (feuille de route) n'est que de troisième classe, et que par conséquent il ne nous confère aucun privilège. Il ne nous donne droit d'avoir des chevaux que quand le courrier et les fonctionnaires auront été servis.

Heureusement, dans l'après-midi, nous apprenons que des moujiks du village nous loueraient volontiers des chevaux jusqu'à la prochaine station. Nous débattons les prix, et nous obtenons deux troïkas pour quatre roubles. Nous faisons de même pour les relais suivants, car la poste n'a pas l'air de se presser, et nous ne pouvons attendre son bon plaisir.

Vers le soir, nous atteignons le col de Tchak-pak, large dépression qui s'ouvre dans la chaîne du Karataou, se détachant des monts Alexandre, et s'avançant, comme une jetée cyclopéenne, dans l'espace plat et désert. Au delà, nous nous engageons dans une petite gorge boursouflée de rochers, et parsemée de broussailles blanchâtres. Comme la route est en pente raide, le cocher a attaché les roues du tarentass, afin que son poids n'entraînât pas les chevaux. Ayant mis pied à terre, pour nous dégourdir un peu, nous découvrons une source d'eau fraîche qui jaillit de la fêlure d'un rocher. C'est une aubaine inattendue, qui nous permet de nous rafraîchir le gosier, brûlé par la chaleur et la poussière.