À la tombée de la nuit, nous passons à Aoulié-Ata, village insignifiant, qui doit sa petite célébrité au tombeau d'un khan vénéré par les Kirghizes. Son nom lui vient de là: Saint-Père.
La région qui se prolonge au delà d'Aoulié-Ata, c'est le Tegherek-minn des nomades, le pays des «mille torrents» dont parle le pèlerin chinois Hiouen-Tsang, et où s'établit, selon la tradition, le premier royaume des Kara-Kitaïs, les Chinois noirs. C'est le bassin supérieur du Tchou, dont les nombreux affluents, descendant des monts Alexandre, arrosant la zone qui s'étend à leurs pieds, facilitent la culture. Graphiquement, ce faisceau de rivières a quelque analogie avec un pin-parasol, dont les racines disparaîtraient dans le steppe. En effet, le Tchou, après être devenu un fleuve respectable, finit on ne sait où, absorbé par les sables du désert.
Ce pays a été la voie historique des migrations, de la guerre, et du commerce entre la Chine du nord et l'Asie occidentale. Mais les villes que bâtissait un conquérant, un autre les renversait, et l'on n'y voit plus que des ruines. Il en est ainsi de Merke et de Pichpek, que nous rencontrons sur notre chemin, et où de nombreuses colonies russes cherchent à redonner l'ancienne fertilité à ce sol stérilisé par le dépeuplement.
La fatigante monotonie des plaines du steppe est ici fréquemment rompue par le cours des rivières, sur la berge desquelles des fouillis de joncs gigantesques émettent une odeur de fourrés de fauves. Les tigres y apparaissent quelquefois pour donner la chasse aux sangliers et aux antilopes qui y pullulent.
À Pichpek, nous laissons à gauche le grand track, qui continue sur Viernyi, en évitant, par un grand lacet, le contrefort qui se prolonge et borde la rive droite du Tchou. Ceux qui veulent esquiver ce fastidieux détour, prennent par Tokmak, où un sentier mène rapidement à la capitale de la Sémiretchié, en escaladant le col de Kastek.
Enfin, nous approchons des montagnes, qui, depuis plusieurs jours, se déroulaient sans fin sur notre droite, et qui, avec leur dentelle de neige, ne faisaient qu'augmenter notre impatience. Le paysage a changé d'aspect, et le regard peut se rafraîchir en se reposant sur la verdure des prairies. Mais pas la moindre trace d'un bois, d'une forêt quelconque. Allons-nous en être privés pendant toute la durée du voyage? Au moment où nous formulons cette question, nous voyons venir au-devant de nous une file de chariots chargés de troncs de sapins. C'est d'un heureux présage.
Vers le milieu de la troisième nuit, nos voitures s'arrêtent à la station de Tjillaryk, isolée complètement, et accotée à l'escarpement d'un promontoire, à l'entrée des gorges de Bouam.
Ici, un incident se produit. À la merci d'un vent furieux et glacé, nous frappons à la maison de poste, mais inutilement. On explore les environs; pas le moindre signe de vie. Tandis que quelques-uns de nous, découragés, vont s'enfouir dans le tarentass, Zurbriggen revient à la charge.
«J'enfoncerai la porte, dit-il, mais je veux savoir quelque chose.» Et il cogne dur sur le panneau. Enfin, on entend craquer le plancher, et la porte s'ouvre. Un tout jeune homme à moitié déshabillé se présente, une bougie à la main. Nous n'attendons pas qu'il nous invite à pénétrer dans son logis, bien que son accueil ne soit pas pour nous y convier. Un rapide coup d'œil, jeté à l'intérieur de la poste, suffit à nous faire rebrousser chemin!
Nous apprenons qu'il n'y a pas un seul cheval libre, et que, d'ailleurs, la route étant mauvaise, il est prudent d'attendre jusqu'au lendemain. De bonne heure, on pourra aller chercher les bêtes, qui ne sont pas rentrées du pâturage. Nous profitons de ce sursis pour faire un petit somme, blottis sous les couvertures. À la première lueur du jour on attelle les chevaux, et on repart.