Cette fois, les voitures ont changé leur train enragé, et c'est à petits pas que nous grimpons un raidillon, surplombant un affreux précipice. La route est tracée sur de nombreux mamelons qu'on remonte et redescend, tel un ruban qu'on laisserait choir sur une surface ondulée.
Les parois du défilé sont déchirées ça et là, montrant la nudité de leur structure. Ce sont d'énormes dépôts de calcaires rougeâtres, entremêlés de couches de schistes moirés. Dans la partie supérieure, il y a de curieuses formations de pouddingues, qu'on prendrait pour des coulées de lave, n'étaient leurs éraflures grenues provoquées par la corrosion des eaux.
En somme, c'est une gorge très intéressante pour le géologue, mais ennuyeuse pour le simple voyageur qui doit à chaque instant mettre pied à terre, et n'a pas même la compensation d'une échappée pittoresque. Après deux relais, pendant lesquels nous repassons sur la rive droite du Tchou, nous apercevons devant nous une nappe d'eau bleuâtre qui s'étend à perte de vue. Au delà, une muraille crénelée, s'estompant dans la brume, nous annonce l'approche de la haute montagne. C'est le lac Issik-Koul et la chaîne du Terskeï Ala-taou.
LE BAZAR DE PRJEVALSK, PRINCIPALE ÉTAPE DES CARAVANIERS DE VIERNYI ET DE KACHGAR (page [466]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Le tableau est admirable de couleur et de ligne. Au premier plan, la déclivité fauve du talus de la montagne s'évase lentement vers le lac, où de minuscules falaises abritent des colonies de cygnes sauvages, de pélicans, de toute une tribu variée d'oiseaux aquatiques. La grève, d'un rouge doré, borde la chatoyante surface de l'eau, d'une polychromie sans cesse changeante. Tout au fond, au-dessus d'une couche ouatée de vapeurs violettes, le Terskeï Ala-taou dresse son rempart de roches, avec les arabesques lumineuses de ses reliefs et le fouillis cendré de ses ombres. Le tout est si ténu, si effacé et si dilué, que l'éloignement semble beaucoup plus grand qu'il ne l'est en réalité.
COUPLE RUSSE DE PRJEVALSK.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.