Pendant les premières cent verstes, la campagne est absolument inculte et inhabitée. La route traverse de nombreux cônes de déjection, encombrés de débris de la montagne, et bosselés de petits tertres de terre, portant chacun une touffe de graminées. Notre passage met en émoi des milliers de lièvres, qui se sauvent de chaque côté du chemin, tandis que de grands vautours les guettent, perchés sur un tombeau kirghize, ou planant au-dessus de nos têtes.

Mais à mesure que nous avançons, le paysage s'anime de quelques troupeaux de bétail; nous voyons des aouls kirghizes, et des villages de Kozaques; deux de ces derniers sont même de petits bourgs très florissants, grâce à des torrents qui arrosent les environs.

Le long de la route défilent d'innombrables tombeaux kirghizes groupés en nécropoles, ou isolés dans le steppe. Les bords du lac Issik-Koul sont réputés comme sacrés par les nomades, et les gens aisés s'y font construire des monuments funéraires. Tous ces tombeaux sont en terre glaise battue, et affectent presque toujours la forme d'une pyramide tronquée s'élevant en menus gradins. Quelques-uns sont même très somptueux par rapport aux matériaux employés et à l'endroit désolé où ils se trouvent. Leur construction se compose de quatre murs en argile, supportant un dôme, sur le haut duquel sont fixés différents attributs, comme crânes d'animaux, verroteries et queues de cheval flottant au bout d'une perche. La façade est agrémentée d'ouvertures ogivales, ouvragées de motifs et inscriptions en relief, le tout façonné dans un style incertain et avec des symétries enfantines.

À l'extrémité orientale du lac, le Koungheï Ala-taou court tout près du lac, et le chemin est taillé quelquefois dans le roc. Les flancs de la montagne sont très tourmentés, et se hérissent de quelques sombres sapinières. À droite, dans un endroit désert et sauvage, le monastère de Troïtsky mire ses bâtisses dans les eaux du lac. Il paraît que ce couvent est une prison, un refuge, un lieu d'exil, et un cottage en même temps.

ARRIVÉE D'UNE CARAVANE À PRJEVALSK.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

À dix heures, le 6 juillet, nous passons par Preobrajensk, qui échelonne ses maisons sur le dos d'une falaise. Nous ne sommes plus qu'à 30 verstes de Prjevalsk. Le plateau qui sépare les deux villes, s'étage en plusieurs terrasses successives, entrecoupées par les eaux du Tioum et du Djargalan qui ont creusé des lits profonds dans cet instable terrain d'alluvions. Sauf au bord de l'eau, le sol est partout dépourvu de végétation.

Enfin nous atteignons le dernier repli, et nous entrevoyons l'ancienne Karakol, assise pittoresquement au milieu d'une verte frondaison et appuyée au pied d'un amphithéâtre de hautes montagnes neigeuses. De prime abord, elle ressemble à une bourgade des Alpes, avec ses clochers, ses vergers, ses bois et ses glaciers, s'étageant sur les hauteurs. Seulement, autour d'elle, le steppe la cerne, inculte et comme brûlé par le feu. Cette grande tache de vert tendre, percée de points blancs et dorés, réjouit nos yeux. Même de loin on sent la bienfaisante influence de cette végétation inopinée, et la vue seule de la neige nous rafraîchit le visage.

Aux abords de la ville, la route est flanquée de peupliers, au delà desquels s'étendent des champs de céréales et de pavots multicolores. Un cimetière s'allonge à la droite du chemin, avec ses tumulus et ses sarcophages en terre glaise.