LE CHEF DES KIRGHIZES DE PRJEVALSK ET SA PETITE FAMILLE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Il est deux heures de l'après-midi quand nous pénétrons dans la cour de la maison de poste de Prjevalsk. Nous quittons nos tarentass. Ce n'est pas trop tôt! Nous sommes tous meurtris, et comme désarticulés. Zurbriggen ne peut s'empêcher d'exprimer sa satisfaction. Il nous assure que jamais, dans ses voyages aux Indes, en Australie et dans l'Argentine, il n'a rencontré d'aussi malencontreux véhicules.
Le smotrissiel, très obligeamment, nous offre les deux pièces qu'on destine habituellement aux voyageurs. Les meubles n'existent pas, mais nous coucherons par terre. Ce sera toujours mieux que sur le tarentass. En attendant, une foule de gamins et de badauds ont envahi la cour, attirés par l'étrangeté de notre accoutrement. Peu après arrive un gendarme colossal, qui requiert nos papiers. Apprenant qui nous sommes, il s'en va incontinent en référer au gouverneur qui vient, accompagné d'un interprète, nous présenter ses compliments protocolaires.
Nous désirerions que ces messieurs nous donnassent, au moins, quelques utiles indications sur le massif du Khan Tengri et les vallées qui y aboutissent, mais ils ne peuvent rien nous apprendre que nous ne sachions déjà. Cependant, le Gouverneur nous promet un garde pour nous accompagner, et M. Kross, l'interprète-pharmacien de la ville, fera de son mieux pour nous aider dans nos recherches.
Le lendemain, il nous conduit chez un chef kirghize, duquel nous espérions avoir des renseignements et surtout un guide attitré des montagnes. C'était un vieux renard que ce chef, borgne, à la barbe de fleuve, et drapé dans une ample houppelande en soie de couleur. En entrant dans son logis—une masure en décrépitude,—nous aperçûmes une couvée de marmots, qui jouaient dans la cour avec les oies et les poules qui s'échappèrent en tout sens, par des issues invisibles. Le personnage nous reçoit dans une pièce qui, pour être le home d'un chef, n'en demeure pas moins un trou malpropre, où il y a pour tous meubles un tapis et deux ou trois coffres poussés dans les coins. Nous nous asseyons à la turque autour de lui et nous l'écoutons attentivement afin de déchiffrer quelque chose du charabia qu'il débite avec une volubilité débordante. Notre interprète officieux n'a pas l'air de se déranger trop souvent pour nous traduire en allemand le discours du chef. À force d'attention, nous pénétrons le raisonnement de notre hôte, qui n'est autre qu'une violente diatribe contre les nouveaux maîtres du pays, qui l'ont dépossédé de ses privilèges d'antan. Cette franchise est imprudente de sa part. Il ne se gêne pas pour souligner ses phrases, en nous tapant sur l'épaule, ou en nous pressant familièrement les genoux. Il nous prend la main, dont il écarte les doigts s'il veut énumérer quelque chose. Il nous promet tout ce que nous voulons avec des da, da, da pleins d'excuses. Avant de se séparer de nous, il nous offre le tchiaï, que sert une de ses nièces, une superbe jeune fille de seize ans, dans un négligé par trop indiscret. Il faut croire que ce rusé personnage n'était pas très versé dans les us et coutumes des Occidentaux: il cassait le sucre avec une brosse quelconque sur le plancher, et nous jetait négligemment les morceaux en prenant nos tasses pour cibles.
Dans la soirée nous allons visiter le «boulevard». C'est ainsi que les Russes d'Asie appellent les parcs qu'ils entretiennent avec de grands soins dans toute ville qui se respecte. L'église, le parc et le club, ce sont les trois éléments sine qua non de l'existence dans ces pays. Le parc de Prjevalsk est surtout intéressant pour nous avec son jardinet de plantes locales, et les quelques grosses pierres blanches qui surgissent dans le feuillage des buissons. De loin, ces pierres ne nous disent pas grand'chose; mais, en approchant, on distingue des formes régulières, quelque chose comme des têtes humaines, grossièrement sculptées. Ces pierres sont d'anciens monuments funéraires des Nestoriens, qui à une époque indéterminée ont dû habiter le pays. Il serait très intéressant pour l'histoire de ce peuple, de recueillir et d'analyser tous les documents que leur passage a jalonnés en Asie centrale. M. Gourdet, un ingénieur français établi à Viernyi, qui nous fit l'honneur d'un entretien, avait déjà retrouvé maintes épaves des doctrinaires de Nestorius, qui jadis étendaient leurs colonies jusque sur les confins de la Mongolie.
À Prjevalsk nous devions nous procurer des chevaux, acheter les grosses provisions de bouche, et recruter des indigènes pour la conduite des bêtes de somme.