Le 11 juillet, à deux heures de l'après-midi, nous partons de Prjevalsk. Notre caravane se compose de sept hommes et de treize chevaux. Le chef kirghize nous avait bien promis un de ses administrés pour nous guider dans les montagnes de sa juridiction, mais nous l'attendîmes en vain. Nous apprîmes plus tard que ce bonhomme n'avait jamais été chef de tribu, mais qu'il était réputé par les nomades comme un puits de science, une espèce de Salomon, tranchant les questions les plus ardues. Aussi les Kirghizes viennent-ils le consulter souvent; et, pour cet effet, ils n'hésitent pas à faire des centaines de verstes.

DES TÊTES HUMAINES, GROSSIÈREMENT SCULPTÉES, MONUMENTS FUNÉRAIRES DES NESTORIENS... (page [466]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Notre personnel se compose d'Abbas, d'un djighite, d'un jeune colon russe, Piotra, et d'un nomade, chasseur de profession. Ces quatre individus de races si différentes, ont toutes les peines du monde à s'accorder. Le nommé Abbas est un irani authentique déraciné du Farsistan, dont l'accoutrement est une singulière réminiscence des milieux dans lesquels il a passé. Imaginez un homme plutôt malingre, d'une taille moyenne, à la figure quelconque, à la barbe crépue et à la chevelure d'ébène ruisselant en boucles sur le revers du veston. Car il porte un veston, un pantalon et des bottines jaunes à l'européenne, tandis que, en dessous et en dessus, il s'affuble de nippes persanes, plissées et serrées à la taille par une ceinture avec boucle de fantaisie. À son côté, pend l'inséparable yatagan, et sur son chef s'élève un magistral bonnet en toison d'agneau. De loin, il a plutôt un air rébarbatif et des allures d'égorgeur. Au fond, c'est un brave homme, honnête jusqu'au scrupule, et qui avec ses aptitudes multiples et le zèle considérable qu'il déploie, peut devenir, suivant les occurrences, un drogman, un cuisinier, un caravanier et autre chose encore.

Le djighite est une sorte de garde et de policier aux ordres du Gouvernement russe. Bien qu'il soit aussi kirghize que les nomades auxquels il a affaire, il se prétend supérieur à eux et les traite avec la dernière brutalité. Il va sans dire que quand il accomplit une tournée pour faire rentrer les tributs, une bonne part du produit entre dans sa poche, l'employé des finances n'ayant qu'une vague idée de la statistique de ses contribuables. Le nôtre était porteur d'une lettre autographe en langues russe et kirghize, munie du sceau du gouverneur, dans laquelle il était ordonné de nous recevoir en amis et de nous offrir tout ce dont nous pourrions avoir besoin. Ce papier était pour nous comme un talisman qui nous rendait presque intangibles. Nous sachant des protégés de la Russie, les nomades se seraient bien gardés de nous molester en quoi que ce soit, car la moindre transgression au devoir d'hospitalité leur aurait peut-être coûté cher. Le djighite, pour faire connaître sa qualité, porte une plaque en tôle sur son tchiapann et est armé d'un sabre et d'un revolver. Notre djighite a l'air très malin, tout en étant un dévoué serviteur, bien qu'il ne soit pas payé par nous. Cependant on lui a promis un cadeau s'il fait bien son service.

Piotra et le «chasseur» sont des personnages de moindre importance. Le premier est fils d'un Kozaque, cantonné à Prjevalsk; il nous sert de sommelier. Le deuxième, un Kirghize de corps et d'âme, est le meilleur caravanier qu'on puisse rencontrer; il conduit bien ses chevaux et évite avec soin les accidents de la route, mais une fois arrivé à l'étape il devient de plomb, et il est impossible de le faire bouger.

En sortant de Prjevalsk nous prenons la route qui, passant par le col de Santach, contourne les deux chaînes de l'Ala-taou transilien et du Koungheï Ala-taou et aboutit à Viernyi. Elle se déroule au milieu d'une campagne fertile, mais peu cultivée, à l'escarpe des derniers contreforts du kirghize Ala-taou.

Après une dizaine de verstes, nous touchons Aksouïskijie, une misérable colonie de Kozaques. Toute la population se range sur le chemin; les hommes aux lourdes bottes et à la chemise écarlate tombant sur le pantalon, nous saluent respectueusement. Les femmes, aux formes rebondies, et couvertes de haillons aux couleurs éclatantes, se tiennent dans l'embrasure des portes, les poings sur les hanches.

Vers sept heures, nous nous arrêtons près d'un ruisseau, pour camper. Un peu plus bas, une vingtaine de masures se cachent derrière une haie de saules: c'est Djarghess, autre colonie de Kozaques.