Notre arrivée et notre installation n'ont pas manqué d'attirer des curieux; ce sont presque tous des Kozaques du village voisin, qui viennent familièrement s'accroupir autour du feu. Une bonne femme pousse même la gracieuseté jusqu'à nous offrir un vase de lait. Nous lui distribuons de gros morceaux de sucre, dont elle est très friande.

En attendant le dîner, nous flânons autour des tentes tout en admirant un inoubliable coucher de soleil. En aval, la petite rivière de Djargalan serpente au milieu d'une plaine bleuâtre, agrémentée de quelques arbres solitaires, dont les sombres silhouettes se détachent sur les lointains lumineux. Suivant les sinuosités du ruisseau, les yourtes ou tentes des nomades s'égrènent près de la berge dans une béate quiétude, avec des panaches de fumée s'envolant au-dessus de leur dôme en feutre. À notre gauche, à plus de deux cents verstes, les monts Alexandre, d'un lilas cendré, lèvent leurs têtes neigeuses. À droite l'Ala-taou s'avance insensiblement de notre côté, accentuant ses détails, et fonçant sa teinte à mesure qu'il s'approche de nous, gouaché ça et là par les derniers épanouissements du soleil. Le lac reste masqué par l'épaisse couche de vapeurs que la subite fraîcheur de la nuit a condensées.

Mais Piotra, le Russe, nous a préparé le dîner sur un tapis de feutre, devant la tente du prince. Nous nous asseyons gaiement par terre, appuyés sur un coude, autour d'une serviette où est placé le modeste et frugal repas. Dans le menu figure encore un poulet rôti. Seulement, il est d'une résistance inébranlable.

Enfin, à dix heures, nous nous glissons dans nos sacs, et nous cherchons à nous endormir. C'est la première nuit de campement. Notre corps a déjà subi maintes épreuves; notre épiderme s'est pour ainsi dire insensibilisé sur le tarentass, ce qui n'empêche pas que nous sentions encore quelques menus cailloux nous agacer insolemment les côtes. Mais la fatigue ne tarde pas à nous plonger dans les bras de Morphée.

(À suivre.) Jules Brocherel.

ENFANTS KOZAQUES SUR DES BŒUFS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

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TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.—40e LIV. No 40.—7 Octobre 1905.