Peu après Djarghess, la route effleure un mamelon rocheux, et continue à gravir lentement la pente de gauche de la vallée de Djargalan. En aval, toute une ville de yourtes se réveille près de la rivière; de nombreux troupeaux, partent en tout sens, tandis qu'autour des tentes errent des personnages microscopiques. Nous suivons un sentier qui nous conduit à l'entrée de la vallée de Tomghent, dont les lianes sont presque entièrement recouverts par une épaisse sapinière. Le chemin longe la rive gauche du torrent, au milieu d'un chaotique amoncellement de pierres et d'un enchevêtrement de branches qui sont loin de faciliter la circulation. Pourtant, la route est assez fréquentée par les Kirghizes qui habitent de l'autre côté de la montagne, mais aucun ne s'est avisé de frayer un passage convenable au milieu de ce dangereux fouillis de ronces. Dans certains endroits, on est obligé de se coucher sur le cou du cheval pour éviter une branche qui empiète sur le chemin; ailleurs il faut se livrer à de vrais tours d'acrobate pour contourner un gros bloc roulé sur le sentier. Il en est ainsi depuis des siècles, et cela continuera encore longtemps.
DANS LA VALLÉE DE KIZIL-TAO (page [473]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Nous admirons l'habileté avec laquelle nos montures triomphent des mille et un obstacles de ce terrain tourmenté, le flair et l'adresse avec lesquels elles savent éviter les passages dangereux. Seulement, il faut se tenir sur le qui-vive, car le moindre faux mouvement de la bête nous lancerait vite dans le torrent qui gronde à côté.
Un pont primitif, fait avec des troncs d'arbres jetés transversalement sur deux poutres, nous mène sur l'autre rive. Ici, il faut gravir une série de raidillons jonchés de cailloux qui s'éboulent en avalanches sous les pieds des chevaux. Arrivés à un certain point, un écroulement de monolites semble nous barrer le chemin. Eh bien, non: nos chevaux passent par dessus les rocs avec une agilité de chèvre, ou posent adroitement leurs sabots dans les interstices des blocs, sans que leurs jarrets en reçoivent la moindre égratignure.
ITINÉRAIRE DU VOYAGE AUX MONTS CÉLESTES.
Mais la forêt devient clairsemée, la vallée se découvre et un superbe cirque de pâturages décline moelleusement vers la rivière. Nous longeons le gravier du torrent. Au delà nous rencontrons un aoul kirghize, composé de quelques yourtes égrenées le long d'un ruisseau. À notre approche toute la tribu sort des tentes et nous regarde anxieusement, presque affolée de notre brusque apparition. Le fusil que Zurbriggen porte en bandoulière n'est peut-être pas fait pour leur donner une opinion trop bienveillante sur nos intentions. Cependant un homme, qui a reconnu le djighite, se détache du groupe, et lui demande ce que nous voulons. Nous nous arrêtons en face d'eux, dans une dépression de la colline. Pendant que nous hissons nos tentes, quelques membres de la colonie nous apportent de la crème, du lait et des borsaks, biscuits faits avec de la farine d'orge frite dans de la graisse de mouton. En échange, nous donnons aux femmes des bagues et des peignes en aluminium, ce qui les met au comble du bonheur.