LA CARABINE DE ZURBRIGGEN INTRIGUAIT FORT LES INDIGÈNES (page [472]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Je remarque une jeune fille, rouge comme une pivoine, aux traits réguliers, coiffée d'un bonnet en poil de renard, sous lequel descend une multitude de petites nattes de cheveux couleur jais. Sous son tchiapann entre-bâillé on entrevoit une charpente rudement taillée. En s'en allant toute joyeuse du modeste cadeau reçu, elle ne trouve rien de mieux que d'administrer de formidables coups de poing à son petit frère, l'envoyant à maintes reprises rouler sur le gazon. C'est une façon à elle de le taquiner.
L'endroit où nous sommes s'appelle Bak-hali-koul. Nous n'avons jamais su pourquoi; les nomades n'en savent rien; pourtant, la vallée est toujours la même.
13 juillet.—Plus haut, la vallée se bifurque. Nous nous engageons dans le vallon de gauche, qui se dirige vers le Levant. Deux cavaliers nous ont aperçus d'en haut, et descendent à notre rencontre. Ils s'enquièrent auprès du djighite, lequel pour toute réponse exhibe le papier dont il est muni. Ne sachant le déchiffrer, ils appellent un jeune homme qui se trouve être l'unique lettré de la tribu. En apprenant qui nous sommes, on fait avertir le boloch ou chef, de notre arrivée.
Quand nous atteignons la première cabane, nous nous voyons cernés par une foule de personnages aux longues robes et coiffés invariablement d'un bonnet en peau d'agneau. Au premier rang se tiennent les anciens de la tribu, parmi lesquels le boloch, qui, s'avançant de notre côté, nous souhaite la bienvenue dans un incompréhensible charabia, tout en nous faisant une série de courbettes, les mains soigneusement croisées sur le ventre.
Un tapis est étendu sur l'herbe, où l'on nous invite à nous reposer un instant. Pendant que nous vidons les étriers, des hommes tiennent la bride de nos chevaux. Tout le monde prend place autour de nous, en cercles concentriques; on apporte une outre de koumiss, et des bols de faïence. Ces écuelles sont pour les naturels du pays un luxe exceptionnel, une vaisselle réservée exclusivement pour les grandes occasions. Aussi les renferme-t-on avec soin dans des étuis ad hoc, bien capitonnés, appelés tchiennegat.
Toute la caravane fait honneur au koumiss du boloch, sauf Zurbriggen et moi. Acquiesçant aux incitations réitérées du chef, j'essaie pourtant d'approcher le bol de mes lèvres; mais, à l'instant même, je sens une telle puanteur se dégager du liquide, que je dois détourner la tête pour ne pas avoir la nausée. On dit que le koumiss est une boisson capiteuse, très rafraîchissante et d'un goût agréable; peut-être, mais toujours est-il qu'on le prépare dans des vases en peau qui ont plusieurs centimètres de crasse, et en outre le lait contient un tas de malpropretés qui ne vous engagent pas à le boire.
Ce qui excita le plus la curiosité des nomades, ce furent nos chaussures cloutées et la carabine de Zurbriggen. On se la passait de main en main, pendant que d'autres examinaient nos brodequins, en palpant la semelle et en comptant un à un les clous qui en sortaient.