Comme il est un peu tard, nous croyons prudent de nous remettre immédiatement en route. Des cavaliers kirghizes s'offrent pour nous accompagner jusque sur le col de Tomghent.

Dans la montée nous rencontrons de nombreuses yourtes, autour desquelles des femmes sont occupées à tanner des peaux de mouton, et à tresser des bandes d'étoffe. Les peaux sont tendues au moyen de piquets enfoncés dans le sol, et recouvertes d'un mélange de lait caillé et de terre argileuse, qu'on renouvelle tous les deux jours; après quoi, on les racle avec un couteau.

Des troupeaux de brebis, de chèvres, de chameaux sont dispersés un peu partout sur les deux flancs de la vallée, jusqu'à la limite des neiges.

Le chemin devient très escarpé; il faut le chercher au milieu d'une vaste zone d'éboulis qui s'épaississent à mesure que nous montons. À midi nous nous trouvons tous réunis au bas du col. Un glacier, déblayé de neige, rayé en diagonale par une bande obscure, descend jusqu'à nous. En temps ordinaire, c'est-à-dire quand il y a beaucoup de neige, on monte en suivant cette ligne, qui n'est autre que de la fiente de moutons, déposée au fur et à mesure par les caravanes. Mais ce chemin nous est absolument interdit dans l'état où se trouve la glace. Les sabots des chevaux n'auraient aucune prise et les bêtes glisseraient inévitablement avec charges et cavaliers. Nous croyons préférable d'attaquer le glacier de front au lieu de le prendre de biais. La distance qui nous séparera du sommet sera moindre; puis les chevaux, en gravissant ainsi la pente, se trouveront avoir plus d'adhérence sur la surface gelée.

Pendant qu'on décharge les chevaux, Zurbriggen taille des marches avec son piolet, afin de faciliter l'ascension. Je lui emboîte le pas, tenant mon cheval par la bride. Après une cinquantaine de mètres, je m'aperçois que celui-ci, au lieu de mettre ses pieds dans les creux, préfère marcher à côté, où ses sabots peuvent entamer une légère croûte de neige durcie. Enchanté des aptitudes alpinistes de mon coursier, je le laisse faire, et continuant ainsi je parviens sans encombre au sommet du col.

AU SUD DU COL, S'ÉLEVAIT UNE BLANCHE PYRAMIDE DE GLACE (page [478]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Profitant de cette leçon, nous conduisîmes en très peu de temps toutes les bêtes sur le haut du glacier. Puis on transporta les bagages. Les Kirghizes, malgré leurs chaussures rudimentaires, se mirent à la besogne avec beaucoup de courage et de dévouement.

Quand tout fut terminé, et pendant que nous étions en train de nous restaurer un peu, survint une bourrasque de grêle qui eut vite fait de transpercer nos vêtements. Il fallait transiger avec l'estomac et déménager séance tenante de cette altitude de 3 545 mètres, d'autant plus qu'il soufflait un vent glacial, qui risquait d'être dangereux.