Nous dévalâmes lentement sur l'autre versant, et, après quelques rapides dégringolades, nous atteignîmes le thalweg de la vallée de Kizil-tao. Nous campâmes sur la berge, à l'herbe drue et haute, où les chevaux s'en donnèrent à belles dents.
Mais si le site était charmant, il manquait complètement de combustible. On avait beau interroger du regard tous les replis de la vallée: pas l'ombre d'un arbuste. En outre, elle paraissait inhabitée, manquait par conséquent de bois, de lait et de viande. Nous n'avions certainement pas compté là-dessus, et le djighite, qui devait être pourtant au courant des lieux, ne nous en avait soufflé mot. Il est vrai que nous ne risquions pas encore de mourir de faim, avec notre réserve de provisions; mais nous tenions à les ménager pour la haute montagne. Et comme nous nous trouvions encore assez près d'une tribu de Kirghizes, et pas très éloignés d'une forêt, nous décidâmes d'envoyer dès le lendemain maître Abbas et le djighite chez le boloch, pour acheter un troupeau de moutons et des charges de bois.
LA VALLÉE DE KIZIL-TAO.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
En attendant nous nous mîmes à la recherche d'herbes et de racines sèches, avec lesquelles nous parvînmes, non sans beaucoup de peine, à faire un peu de feu. Il nous fallut presque deux heures, avant de pouvoir déguster une tasse de thé, et le dîner, très long à préparer, n'avait pas précisément le meilleur parfum; mais ces bagatelles n'étaient rien en comparaison du bien-être que quelques aliments chauds causèrent à nos estomacs exténués.
14 juillet.—Pendant qu'Abbas et le djighite rebroussent chemin, en quête de moutons et de bois, nous faisons une reconnaissance dans la partie supérieure de la vallée. Un bel amphithéâtre de pics, coupés de glaciers, domine le fond du bassin, traversé par une quantité de ruisseaux arrosant les molles ondulations du gazon. Deux cols s'ouvrent au nord et au sud: le premier dit de Karaguer communique avec l'embranchement ouest de la vallée de Tomghent; l'autre, plus élevé et aussi moins fréquenté à cause des difficultés qu'il présente, est celui d'Otrouk, donnant sur l'autre vallon.
Le soir, arrivèrent nos deux hommes avec tout un troupeau de moutons et de chèvres et deux bœufs encombrés de troncs d'arbres. Le boloch les accompagnait, avec quelques membres de sa tribu. Nous retînmes deux jeunes gens pour la conduite des bêtes. Notre caravane comptait désormais, en personnes et animaux, soixante-trois têtes.
La vallée de Kizil-tao est ainsi appelée à cause de la profusion de dépôts d'oligistes plus ou moins rougeâtres qu'on y rencontre. Kizil, en kirghize, signifie rouge, et tao, pierre, c'est donc la «vallée aux pierres rouges». Les vallées, les monts et les cols du Thian-chan empruntent leur nom à la couleur ou à la forme de certains objets, dont la bizarrerie a frappé l'imagination des nomades. Deux vallons débouchent dans la vallée de Kizil-tao, pour la plupart du temps inhabitée: à droite celui d'Otrouk, et à gauche celui du Berkout, ce dernier communiquant avec le plateau de Saridjass.
Dans le contrefort qui la sépare de la vallée de Keou-eou-leou s'ouvre le col de Torpeu, haut de 3 066 mètres, duquel on embrasse une vaste étendue de montagnes. Ce passage, non mentionné sur les cartes russes, est très fréquenté par les nomades qui transitent par la vallée de Kizil-tao.