Celle-ci, jusque-là épanouie largement, se rétrécit tout à coup, et ce n'est plus qu'une étroite gorge où le torrent se fraye à grand'peine une issue. Le sentier court au ras de l'eau, dont tantôt il longe le courant et tantôt il coupe les détours. Nous devons alors traverser en choisissant les endroits où le lit s'étale, afin que le courant ne nous emporte pas. Mais il ne nous est pas toujours donné de trouver un point guéable, et force nous est alors de franchir le fleuve où nous pouvons. On est obligé de jeter un à un les moutons dans l'eau, et de les laisser se débrouiller tout seuls.
C'était vraiment pitié de voir ces pauvres bêtes, jetées brutalement à l'eau, dont elles avaient une instinctive répulsion, ballottées par le courant, lancées contre les rochers, englouties momentanément dans un creux, puis finalement, après une lutte héroïque contre l'inexorable élément, atterrir tremblantes sur le gravier de la rive. Aussi, quand elles le pouvaient, préféraient-elles s'évader sur les escarpements de la montagne, ce qui obligeait le berger à une gymnastique dont il se serait dispensé volontiers.
Peu à peu nous atteignons la vallée du Saridjass qui n'est autre qu'une tranchée effroyable, tranchée de roches bouleversées, au milieu desquelles serpente un fleuve énorme aux eaux fangeuses. Mais ce qui nous inquiète, c'est de savoir par où cette masse d'eau va s'échapper, la montagne s'élevant d'un seul bloc et bornant partout le regard. Existerait-il une mystérieuse issue par quelques antres souterrains? Pour le moment, il ne nous est pas possible d'élucider ce problème. Les topographes russes n'étaient pas plus avancés, puisque sur la carte que nous avions ils ne savaient par où faire sortir cette rivière, la laissant se perdre au sein du Keou-eou-leou.
Le chemin escalade les parois de la tranchée, souvent déchirées par des éboulements, puis redescend à même le niveau du fleuve, pour franchir aussitôt un autre précipice. Dans les anfractuosités sont tapis quelques rares arbrisseaux, et sur les arêtes des sapins rabougris profilent leurs branches ajourées.
Un peu plus loin, un gros bloc semble placé à dessein au milieu du fleuve. À son sommet s'élève un petit «cairn», amas de pierres maintenant une petite perche au bout de laquelle est fixé un crâne de cheval. Ce singulier monument rappelle, paraît-il, le souvenir d'un fait dramatique survenu en cet endroit. Ce crâne est celui du coursier d'un chef kirghize, d'un torgoi, qui périt en voulant traverser la rivière, au temps de la conquête russe.
17 juillet.—De loin, la vallée du Saridjass apparaît comme une immense plaine limitée par une bordure de pics neigeux. Mais, en l'abordant, on est surpris de l'étrangeté de sa configuration qui est loin d'être celle qu'on s'était imaginée. Si ce n'est l'étendue démesurée, il n'y a là aucun simulacre de plaine. C'est une succession de mamelons, de promontoires et de collines, une série de couloirs, de vallons et de conques, le tout recouvert par un manteau de gazon éventré, ça et là, par des éraflures de terre jaunâtre, troué par des écueils de rochers aux reflets métalliques, et brisé par de profondes coupures, au fond desquelles bouillonnent les eaux bourbeuses des torrents.
LE COL DE KARAGUER, VALLÉE DE TOMGHENT (page [473]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Il est impossible, par un examen superficiel du terrain, de trouver l'explication ou la cause de cette perturbation. Des surprises de toutes sortes attendent le voyageur à chaque tournant du sentier, et dérouteraient la perspicacité du géologue le plus éclairé. Certes, l'époque glaciaire a dû être l'un des principaux agents de transformation, pour laisser des traces si manifestes d'un gigantesque travail.