À partir de notre camp, la vallée s'ouvre peu à peu avec des couloirs qui débouchent de chaque côté. Les phénomènes glaciaires commencent à devenir très visibles. Les éminences et les arêtes s'arrondissent et s'adoucissent de plus en plus, par suite du frottement de l'ancien glacier, tandis que la paroi de gauche de la vallée conserve encore pour longtemps son aspect tourmenté.
Notre caravane avance toujours du même pas, silencieusement, comme un convoi funèbre. C'est que la chaleur est devenue insupportable; le paysage est toujours de la même teinte et de la même monotonie. On traverse un ruisseau, on remonte sur la berge, on longe une terrasse, on pénètre dans un couloir pour redescendre dans un torrent, et ainsi de suite sans discontinuer.
SUR LE COL DE TOMGHENT.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
De temps à autre, le cri aigu d'une marmotte nous donne un moment d'émotion. On galope de ce côté, Zurbriggen met pied à terre, épaule son fusil et attend patiemment que le rongeur sorte de son terrier. Puis un coup part, et la pauvre victime de la civilisation vient augmenter le trophée accroché à la selle du guide.
J'ÉTAIS ENCHANTÉ DES APTITUDES ALPINISTES DE NOS COURSIERS (page [472]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Ne sachant que faire, j'observe notre troupeau de moutons qu'un garçonnet kirghize chasse devant lui. Comme on devient parfois terre-à-terre, en un tel voyage! Une des plus grandes consolations, c'est trop souvent de penser qu'on aura quelque chose à se mettre sous la dent. Ce n'est pas la perspective d'un mets délicat qui nous tente. L'art culinaire n'a rien à voir ici. À force de caracoler, de suer et de respirer à pleins poumons l'air vivifiant de la montagne, on aiguise un appétit formidable, et, à l'heure du repas, on est bien aise de faire bonne chère et d'absorber les plats que maître Abbas nous prépare. Pourvu qu'on mange, et le plus possible, cela suffît. On devient d'une voracité pantagruélique.