Les pauvres petits agneaux, avec l'étrange sac de graisse qui se dandine sur leur postérieur, tondus à grands coups de ciseaux, n'avaient guère le temps de mordre les brins d'herbe, l'inexorable berger ne leur laissait pas un moment de répit. Il fallait que leurs jambes fissent un triple travail, pour suivre l'allure des chevaux. Quand, par malheur, ils rencontraient un ruisseau, c'était un bêlement à vous fendre le cœur, car ils n'avaient que fort peu de goût pour l'eau, bien qu'ils nageassent à merveille. Mais souvent l'eau était profonde et le courant très prononcé, et alors c'était un naufrage général, une émouvante noyade, où les pauvres petits animaux étaient entraînés bien loin à la dérive. Aussi, le soir, quand elles arrivaient à l'étape et qu'on ne s'occupait plus d'elles, ces pauvres bêtes, au lieu d'aller chercher le peu de nourriture dont elles avaient besoin, s'accroupissaient, exténuées, sur le sol.

Les deux bœufs, par exemple, étaient d'un grotesque achevé avec leur anneau en bois passé au museau, leur carcasse anguleuse, et surtout leur charge de troncs d'arbres attachés à l'une de leurs extrémités sur une sorte de bât rudimentaire, et traînant de l'autre par terre, en décrivant sur le sable de menus zigzags à chaque pas qu'ils faisaient. Quand ils devaient traverser un terrain en pente, c'était un mauvais quart d'heure pour eux. Pensez donc! le tronc qui se trouvait en amont les poussait en aval, tandis que l'autre, suspendu dans le vide, les y entraînait. Au passage d'une rivière, ils ne trouvaient quelquefois rien de mieux que de s'arrêter tout à coup au beau milieu de l'eau, narguant l'impatience des conducteurs qui ne savaient comment s'y prendre pour les faire sortir de leur stupide immobilité.

Le soir, faute de trouver un endroit propice, nous campâmes tout près d'un marécage. L'eau de celui-ci, qu'on nous servit pendant le dîner, nous octroya certaines coliques, qui nous tinrent éveillés pendant toute la nuit.

LE PLATEAU DE SARIDJASS, PEU TOURMENTÉ, EST POURVU D'UNE HERBE SUFFISANTE POUR LES CHEVAUX (page [477]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Peu après notre départ du camp, nous laissons à gauche le vallon du Berkout, dont le col donne dans la vallée de Kizil-tao. Le contrefort qui la sépare du Saridjass semble une gigantesque moraine, entièrement recouverte de pâturages crevés par quelques îlots de roches, qui rompent un peu la maussade uniformité de cet interminable dos d'âne.

À un certain moment, nous remarquons un groupe d'ovispoli de l'autre côté du fleuve, paissant tranquillement dans une combe. Ces animaux sont de la taille d'un veau, mais d'une carrure plus accentuée, avec un manteau aux poils touffus et blonds, et portent sur le crâne une paire d'énormes cornes en spirales. Les Kirghizes les appellent: koudja. Ce mouton sauvage se tient de préférence sur les hauts plateaux du Pamir et du Tian-Chan. Il est inutile de le chercher sur les pentes abruptes des montagnes, où il ne peut circuler, vu que ses cornes, qui sortent latéralement de la tête, se heurteraient contre les rochers. En automne, les mâles se livrent des batailles acharnées. Le plus souvent, à force de se choquer le crâne, un des combattants tombe assommé sur le terrain, et son cadavre ne reste pas longtemps avant d'être écartelé et dépecé par les oiseaux de proie et les fauves des environs. Les cornes seules demeurent sur place, recueillies quelquefois par les nomades qui les étalent sur des rochers dont les formes étranges attirent leur attention.