NOUS PASSONS À GUÉ LE KIZIL-SOU.—D'APRÈS DES PHOTOGRAPHIES.

Le plateau du Saridjass est surtout peuplé de milliers de chevaux, partagés en plusieurs troupeaux, et disséminés un peu partout dans la haute vallée. C'est un endroit très favorable à l'élevage hippique. Le terrain est peu tourmenté, et si l'herbe n'est pas très fournie, elle est suffisante cependant pour nourrir quelques centaines de milliers de bêtes.

Pour surveiller autant de chevaux, il y a relativement peu de gardiens. À vrai dire, leur tâche se résume à bien peu de chose: elle consiste à ne pas perdre de vue les bêtes pendant le jour et à les rassembler le soir autour de leurs tentes. Mais, s'ils n'ont rien à faire, ces pauvres diables de bergers ne jouissent pas d'une vie très enviable. Ils logent, soit sous un rocher, soit sous un feutre jeté en forme de tente, rarement dans une yourte. Leur nourriture n'est autre que le koumiss. Ils n'ont pas autre chose. Tous ces chevaux appartiennent à des Kozaques de la Sémiretchié et de la Dzoungarie. Deux fois par an, ils viennent faire un choix et conduisent des troupes de chevaux aux foires de Kouldja, d'Ak-sou ou de Kachgar, où ils les vendent de 30 à 60 francs la tête.

Le sol sur lequel nous marchons est sillonné d'une multitude d'ornières tracées parallèlement, comme si le terrain avait été labouré par une charrue. Ce sont les chevaux qui ont cannelé ainsi le gazon, parce que, comme les chameaux, ils aiment à marcher côte à côte; de cette manière, ils creusent autant de sentiers réguliers qu'il y a d'espace disponible.

Le torrent a tout à coup disparu de notre vue et il semble que la toison végétale ne doive pas discontinuer d'un côté à l'autre de la vallée. Le fleuve est dissimulé dans un fossé profond, coupé à pic. Un peu plus haut, il réapparaît, et partage ses eaux en de nombreux canaux.

Mais le plateau, ou ce qui de loin nous parut comme tel, a pris fin, et nous nous trouvons bientôt dans la région de la haute montagne. L'air même est devenu très vif et nous annonce le voisinage des glaciers. En effet, sur notre droite, le flanc gauche de la vallée se dresse brusquement et se brise en plusieurs conques, où des glaciers montrent leur tête crevassée au-dessus de leurs moraines frontales. Vers le soir, nous sommes au débouché de la vallée de Kachkateur, qui s'ouvre à droite du Saridjass, et mène par deux cols dans les vallées de Kokdjart et de Kapkak, dans le bassin de l'Ili.

19 juillet.—Le Khan Tengri, le «prince des cieux», comme le désignent les Mongols dans leur langue imagée, est le pic géant de toute la chaîne des monts Célestes. Cette dénomination pompeuse n'a rien de déplacé, si l'on considère sa position exceptionnelle et surtout son élévation considérable, qui, selon quelques voyageurs, dépasse 7 200 mètres d'altitude.

Presque tous les peuples barbares vivant en contact continuel avec la nature sauvage sont enclins à glorifier des choses inanimées, à donner un sens, une signification à des objets dont la singularité dépasse les bornes de leur compréhension. Pour ne parler ici que de l'Asie centrale, on peut dire que le nom des villes, des fleuves, des lacs et des montagnes se rapporte le plus souvent à une impression que l'habitant de ces contrées a reçue au moment où il en a aperçu le site. Nous avons déjà eu l'occasion de relever ce fait dont l'exactitude ne saurait être mise en doute. Il serait désirable que les explorateurs eussent le tact de respecter ces règles de nomenclature géographique d'un cachet beaucoup plus original, en évitant de la remplacer par les noms de savants, qui n'ont quelquefois aucun rapport avec les localités ou les objets qu'il s'agit de désigner.

La situation du Khan Tengri n'a jamais été exactement établie. Les géographes l'ont casé un peu partout, sauf à sa vraie place. Les rares voyageurs qui l'approchèrent ne sont même pas tous d'accord; cela provient sans doute de ce qu'on n'a fait que l'entrevoir d'une certaine distance, et presque toujours du fond d'une des vallées qui rayonnent autour de sa base.

Tandis qu'il est visible des plaines du Tekès, à plus de 200 verstes au nord, et même de la route de Kachgar à Koutcha, il demeure partout ailleurs masqué par les contreforts qui constituent sa vaste assise. Sur quelques-unes des cartes que nous avions sous les yeux, le Khan Tengri semblait s'élever isolément au nord de la petite ville de Baï, sur le chemin d'Ak-sou.