NOUS BAPTISÂMES KACHKATEUR-TAO, LA POINTE DE 4 250 MÈTRES QUE NOUS AVIONS ESCALADÉE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
On a souvent comparé l'aspect d'une vaste étendue de montagnes aux vagues de la mer, qui se seraient subitement solidifiées par un coup de baguette magique. Sur les Alpes cette comparaison est exacte, car le déploiement des contreforts imite parfaitement, à peu de chose près, la formation des ondes de la mer. Mais ici le bouleversement était tel, l'asymétrie si frappante, que cette similitude nous semblait trop modeste. C'était plutôt un océan agité par un cataclysme, aux prises avec une tempête effrénée. Les roches mêmes qui crénelaient les crêtes de leurs étranges silhouettes, présentaient des reflets de poteries, des éclats de verre de Venise, avec des effets d'ombres qui faisaient qu'à grand'peine on les discernait de la neige qui les saupoudrait.
Le Khan Tengri dominait de sa haute pyramide de granit cette armée de colosses qui semblaient former comme une garde d'honneur et interdire l'approche aux profanes. Il se trouvait à une quarantaine de verstes au sud de nous, formant le centre, d'où rayonnaient et divergeaient de tous côtés les contreforts et les vallées.
D'après notre carte, le Khan Tengri aurait dû être à l'est du col de Kachkateur, à moins d'une vingtaine de verstes de l'endroit où nous étions. Nous n'eûmes pas de difficulté à constater que cette carte était tout à fait erronée sur ce point, et que si nous voulions aboutir à quelque résultat, nous devions nous en méfier. Nous faisions fausse route, car par la vallée du Saridjass, jamais nous n'aurions abordé le colosse. Il fallait tourner bride et nous en approcher par un autre côté. Après quelques observations sur le massif, nous baptisâmes Kachkateur-tao, la pointe que nous venions d'escalader. Elle mesurait 4 250 mètres d'altitude.
Une heure après nous étions sur le col, où le pauvre Kirghize qui gardait nos chevaux, à la merci d'un vent glacial, battait la semelle depuis longtemps, prenant force chiques de nass, pour combattre la faim, ne se doutant pas qu'il avait les vivres sur le dos!
En descendant rejoindre le camp, nous trouvâmes une paire d'énormes cornes de cerf, à 3 000 mètres, gisant là, qui sait depuis combien de temps, rougies par les intempéries, et calcinées par le soleil.
20 juillet.—Au delà du Saridjass-tao s'étend la vallée d'Inghiltchik, qui, selon toute probabilité, doit prendre naissance au pied du Khan Tengri. Mais le contrefort qui les divise est très élevé et encombré dans sa majeure partie par des neiges éternelles. Pour des alpinistes, ces entraves étaient moins que rien, car, avec un guide comme Zurbriggen, les difficultés s'aplanissent et deviennent des jeux d'enfants. Mais nous n'étions pas seuls et il fallait aussi transporter tous les bagages de la caravane, car arrivés de l'autre côté, nous n'aurions rien trouvé ni pour nous abriter ni pour nous sustenter. Nos chevaux ne craignaient guère le vertige, et leurs aptitudes de grimpeurs nous faisaient espérer que même dans un passage un peu laborieux ils se comporteraient bien. Seulement, il fallait trouver ce passage, ce qui n'était pas très facile avec l'ignorance des lieux et l'impatience qui nous agitait, et qui écartait toute velléité d'un long tâtonnement. Cependant le djighite nous fit comprendre que, peut-être, en interrogeant les gardiens des chevaux, il trouverait notre affaire. De l'endroit où nous étions il ne fallait pas compter pouvoir franchir la montagne. On devait dévaler jusqu'à la rencontre d'un vallon dont le col n'était pas trop dur pour nos montures.
En attendant, nous nous réveillons avec 20 centimètres de neige sur nos tentes. Et ce n'est que très tard que nous pouvons partir.
Le passage à gué du Saridjass-sou n'était pas sans offrir quelques dangers; néanmoins nous arrivâmes sains et saufs sur l'autre rive, après avoir éprouvé dans maintes baignades des émotions assez vives.
Sur l'autre versant, nous ne fûmes pas peu déconcertés de trouver, au lieu de la plaine que nous attendions, un terrain ondoyant de collines, creusé de réservoirs d'eau bourbeuse et sillonné de ruisseaux qui disparaissaient dans les déchirures du sol. Le terrain était morainique par excellence, par conséquent très poreux, et surtout d'une uniformité sans pareille. Il n'était pas prudent de s'éloigner trop de la caravane, car on aurait eu vite fait de s'égarer. Aussi, nous ne nous perdions jamais de vue et marchions en file indienne très serrée.