C'est 4 500 mètres d'altitude que mesure ce clocheton de granit et de glace. Notre premier souci, c'est de regarder si nous apercevons le fameux Khan Tengri. Nous n'avons pas de peine à le discerner, car il se détache au fond de la vallée de Kaënde, posé sur un socle de glaciers qui divergent de tous les côtés. Les deux vallées de Kaënde et de Koékab s'allongent au couchant et au sud, se tournant le dos.

Mais cette surface mouvementée de roches est d'un aspect triste et d'une sauvagerie sans égale. Pas la moindre tache de vert ne trouble la teinte terreuse de cette région torréfiée par la chaleur du soleil. Si ce n'était la dentelle de neige qui frange les cônes hérissant la croupe des contreforts, on dirait un relief pétri dans de la terre glaise.

NOUS RENCONTRÂMES SUR LA ROUTE D'OUSTCHIAR UN BERGER ET SON TROUPEAU (page [493]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Au sud, deux pics, l'Ak-sou-tao et le Djannart-tao, postés en sentinelles à l'entrée de deux vallées, paraissent être placés pour veiller à l'approche d'un ennemi imaginaire. Entre eux deux s'ouvre la baie, par où s'échappent les eaux du Djannart-sou, que nous voyons serpenter au loin, comme un ruban d'argent, dans les plaines bleuâtres de la Kachgarie. Au-dessus, une raie indécise nous indique la position des collines de Bittama-tao, cernant au sud le plateau d'Outch Tourfan. Plus loin, c'est le Gobi fabuleux, qu'on devine plutôt qu'on ne le voit dans les lignes de l'horizon.

Nous sommes admirablement placés pour embrasser, d'un seul coup d'œil, la vasque immense qui recueille les eaux de centaines de glaciers, et est bordée tout autour par un cercle de montagnes hautes de 5 000 mètres. Nous constatons que l'artère principale de ce système hydrographique est le Saridjass-sou, qui, sauf aux débouchés des vallées, est enfoui dans un fossé étroit et profond, long de près de 300 verstes. C'est un spectacle curieux et imposant à la fois, que de voir ce fleuve majestueux, blanc comme du lait, circuler dans les méandres des montagnes, disparaître soudain au tournant d'un mamelon, pour se montrer plus loin comme s'il sortait des entrailles de la terre.

Au couchant, deux vallées nous font vis-à-vis: à gauche, celle de Djannart, avec les vallons du Kaïtché, de Bichirtik et d'Archiriak creusés dans la masse du Kook-chaal-tao. Au fond, l'échancrure d'Ichtik nous laisse apercevoir les moutonnements du plateau de Karagan, où prend naissance le Naryn, qui devient plus bas le Syr-Daria. À droite, la vallée d'Irtach, après un parcours d'une trentaine de verstes, tourne brusquement au nord, derrière les massifs de Terekty-tao et de Keou-eou-leou-tao.

Nous nous arrêtons encore un instant pour admirer les trois pics qui tiennent compagnie à l'Aiguille d'Oustchiar, étroitement groupés les uns près des autres. Celui du milieu, surtout, conquiert de suite notre attention. Son air rébarbatif n'est pas pour inviter à en tenter l'escalade. Nous le nommons: Kargan-tach, «l'aigle de pierre».

La descente au camp s'effectue d'une haleine. Et quand nous nous retrouvons sous nos tentes spacieuses, autour de la nappe chargée de confitures, et que nous savourons le thé au lait, il nous semble être dans un palais. Coucher sur le gazon après une nuit passée sur des pierres et une journée sur la glace, c'est tout ce qu'on peut rêver de plus confortable, dans ces contrées.