Nous sommes à 3 296 mètres d'altitude. Nous campons sur le glacier même, ou plutôt sur la croûte de pierre qui le recouvre. Abbas se trouve un peu dépaysé, et il nous fait observer que de sa vie il n'a jamais vu de neige. Pensez donc! il vient des bords du Chatt el-arab! Et il a toujours ses babouches aux pieds!
12 août.—Nous essuyons une tempête de neige, qui nous emprisonne pendant toute la journée. Les chèvres et les moutons ne font que bêler du matin au soir, et pour apaiser leur faim enragée ils mâchent notre bois de chauffage!
Nous sommes noyés dans une masse de brouillards. Des confettis unicolores voltigent incessamment et nous ensevelissent sous leurs amoncellements. Si ce temps continue, nous allons être enfermés pendant quelques jours, et mis à la diète.
Le temps, après deux jours, s'est enfin remis au beau, et nous en profitons pour une excursion au fond du glacier. Trois Kirghizes, chaussés sommairement de pantoufles en peau de cheval, nous accompagnent comme porteurs. Ne sachant pas combien de temps nous resterons partis, nous forçons la dose de nos provisions de bouche, et nous emportons deux tentes.
Pour commencer, tout va bien. Nous marchons sur le gravier qui couvre le glacier, puis sur la glace même; la petite couche de neige ne nous gêne pas. Mais, à mesure que nous avançons, la neige devient de plus en plus épaisse et molle; et force nous est de nous attacher à la corde. Le glacier se fend en des crevasses transversales, se creuse en des avalements et se troue de moulins d'eau, où nous marchons avec beaucoup de circonspection. Malgré toute la maëstria de Zurbriggen, qui nous guide, il nous arriverait que, la neige cédant tout à coup sous le poids de notre corps, nous disparaîtrions dans des oubliettes, si la providentielle corde ne nous retenait pas.
Vers la partie supérieure, le glacier présente une petite cascade de séracs. La chute n'est guère comparable à celle de la Mer de Glace, mais les fêlures sont si serrées les unes contre les autres, et si longues, qu'elles ressemblent aux feuillets d'un livre entr'ouvert. Pour cheminer là-dessus, il faut être des équilibristes de premier ordre; et encore, c'est tellement fragile, que tout semble devoir s'effondrer au moindre choc des piolets.
L'AIGUILLE D'OUSTCHIAR VUE DE KAËNDE (page [494]).
NOTRE CABANE AU PIED DE L'AIGUILLE D'OUSTCHIAR (page [494]).—D'APRÈS DES PHOTOGRAPHIES.