Nous croyons donc qu'il vaut mieux l'éviter et prendre par la pente de neige qui descend à notre gauche, et sur laquelle dégringolent les avalanches d'un glacier supérieur. Là, nous sommes rassurés sur la solidité non équivoque du sol sur lequel nous marchons, mais la menace d'une volée de blocs de glaçons nous met des ailes aux pieds, et, profitant d'une accalmie, en quelques bonds nous atterrissons sur une moraine.
Bien qu'il soit assez raide et entremêlé de névés, l'endroit, à défaut de mieux, se prête à un bivouac. Nous creusons un trou dans les éboulis, pour nous y coucher pendant la nuit; mais, en enlevant les pierres, l'excavation se remplit d'eau, qui filtre à travers les détritus. Zurbriggen préfère se loger dans la fente d'un rocher.
Les Kirghizes, exténués de fatigue, refusent tout aliment; ils souffrent horriblement des yeux, car, n'ayant pas de lunettes, la réverbération de la neige les a affligés d'ophtalmie. Nous les soignons de notre mieux, et leur recommandons de se tenir bien chauffés sous leurs tentes.
La nuit n'est pas très gaie. Avec les remous d'eau sous nos imperméables et les cailloux qui en sortent, avec 16 degrés de froid et une couche de 20 centimètres de neige sur la toile de notre tente, vous pouvez vous figurer ce que peut être le sommeil!
Cependant, à 5 heures, Zurbriggen nous réveille,—manière de parler, car notre sommeil n'avait rien de très profond. Tant bien que mal, nous revêtons nos effets, raides comme du bois, et nous chaussons les brodequins, devenus de bronze. Tout était gelé, hommes et choses. Après nous être frottés des pieds à la tête pour nous dégourdir, nous nous encordons, Zurbriggen en tête, moi en queue, et le prince au milieu.
KIRGHIZES DE KAËNDE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Nous nous dirigeons vers le col qui nous fait face, dans le but de voir si, de ce côté, l'ascension du pic de Kaënde, que nous croyons être le Khan Tengri, est possible.
Notre bivouac se trouve à 4 040 mètres; le pic doit bien mesurer plus de 6 000 mètres. Entre celui-ci et une aiguille à notre gauche, s'encaisse un glacier, se découpant en quelques crevasses.