Les premiers rayons du soleil frappent en plein la paroi de rochers qui se dresse à droite du glacier, couverte d'un capuchon de glace dont les bords penchent dans le vide avec une quantité de stalactites qui paraissent attendre notre passage pour s'abattre sur nous. Heureusement, ces dents de requins sont trop impatientes, et des tic tac nous avertissent qu'il faut nous méfier de ces croquemitaines.

Nous nous engageons dans la zone des crevasses et commençons à zigzaguer à droite et à gauche, en avant et en arrière, en avançant de deux ou trois mètres chaque quart d'heure. Mais à un certain moment, nous nous trouvons perchés sur le haut d'un monolithe de glace, avec un gouffre qui nous cerne de toutes parts. Il y a bien une pseudo-passerelle de neige qui franchit, tel un pont suspendu, une trouée béante, mais le guide, qui l'a sondée avec son piolet, n'ose pas la prendre. Cependant, comme nous n'avons pas d'autres moyens pour nous dégager de cette impasse, elle nous apparaît comme notre unique planche de salut. Tandis que le guide se traîne doucement à quatre pattes, nous tenons la corde solidement enroulée au manche du piolet, enfoncé dans la neige. Un à un, nous rampons le plus légèrement possible, en évitant de faire un choc quelconque ou d'élever la voix, car la moindre vibration de l'air pourrait amener un effondrement de neige.

Au delà, le glacier s'aplanit. En quelques minutes, nous atteignons la base du col, que nous gagnons en creusant force marches, dans la neige durcie.

Le col d'Ak-Moïnok—c'est ainsi que nous le baptisons—atteint 4 560 mètres, et s'ouvre à l'extrémité est du contrefort qui sépare les deux vallées d'Inghiltchik et de Kaënde. Il est inutile de dire que nous avons été les premiers à le franchir; nous serons peut-être aussi les derniers.

Cette petite excursion a été la plus fructueuse entreprise de l'expédition; grâce à elle, nous avons été à même de connaître la vraie topographie du Khan Tengri. Celui-ci n'était aucunement le pic que nous avions aperçu depuis Oustchiar et qui s'élevait au fond du glacier de Kaënde. Il se trouve plus au nord, à vingt verstes du col d'Ak-Moïnok.

LE PIC DE KAËNDE S'ÉLÈVE À 6 000 MÈTRES.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le glacier d'Inghiltchik se divise plus haut en deux grandes branches, partagées par un contrefort au sommet duquel se dégage la pyramide du Khan Tengri. Ce pic se trouve, par conséquent, isolé, et n'a aucune attache directe avec les nombreuses chaînes qui rayonnent autour de lui. Il est certain, cependant, que l'ossature granitique de ce système de montagnes doit nécessairement former un ensemble homogène, et que le massif, au centre duquel surgit le Khan Tengri, comprend les contreforts du Saridjass-taou, d'Inghiltchik-tao, de Kaënde-tao et de Mouj-art-tao, pour ne parler que des principaux, et dont nous avons constaté l'existence.

Nous profitâmes des avantages exceptionnels que nous offrait le col d'Ak-Moïnok, pour faire des observations avec les instruments que nous avions apportés.