La descente se fit rapide, et en une heure nous arrivâmes au bivouac. Nous jugeâmes qu'il était désormais inutile de tenter l'ascension du pic de Kaënde, celui que nous prétendions être le Khan Tengri. Si le temps n'avait pas été aussi inconstant, et si nos Kirghizes avaient pu faire la navette entre le bivouac et le camp, nous y serions restés pendant quelques jours encore. Nous aurions voulu savoir comment le Khan Tengri était fait de l'autre côté, et il nous aurait été possible de lier convenablement, à des points de repère antérieurement définis, la trame de notre trigonométrie.
Le lendemain, les chevaux sont amenés de très bonne heure à notre camp, du milieu du glacier de Kaënde. Mais à quel état piteux étaient réduites ces pauvres bêtes; elles se tenaient à peine debout! Ayant enfourché mon coursier, il se refuse à faire un pas. Il semble avoir des jambes de bois. Je dois recourir à l'amabilité d'un Kirghize, qui me cède sa monture.
LA FILLE DU CHIRTAÏ (CHEF) DE KAËNDE, FIANCÉE AU KALTCHÈ DE LA VALLÉE D'IRTACH (page [496]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Cahin-caha, clopin-clopant, nous arrivons à l'endroit où nous avons laissé le djighite. Il est en faction, mais par hasard. Nous pensons bien, comme du reste il nous l'a avoué plus tard, qu'il n'est pas resté une minute à la garde de nos bagages. Il a passé son temps à consoler les femmes délaissées de Kaënde. Cependant, sa présence dans le pays a suffi pour éviter l'envie de nous enlever notre matériel.
Pendant deux jours de suite, nous sommes cloués sous les tentes, la pluie ne cessant un instant de tomber. Il est inutile que nous cherchions à nous déraidir les membres. Le terrain est imprégné d'eau, et on enfonce jusqu'à la cheville, sans compter que si nous nous écartions de quelques mètres nous servirions vite de cible à la mitraille que la montagne nous lance sans cesse d'en haut.
Les chevaux, quand ils ne s'engouffrent pas dans des trous que leur poids ouvre tout à coup, glissent de leurs quatre pieds jusqu'à la rencontre d'un rocher. Aussi ont-ils pris le parti de se tenir tous assemblés autour de nos tentes.
Toutefois, à force d'attendre, les nuages se dissipent, et nous pouvons, sans trop de risques, nous dégager de ces lieux si inhospitaliers. En quelques heures nous atteignons le campement des nomades, qui, pendant notre absence, se sont transportés plus en bas dans la vallée.
Les Kirghizes sont des gens très serviables; ils guettent la moindre occasion de se rendre utiles. Je ne comprends pas pourquoi des voyageurs ont osé les calomnier. S'ils sont rustres, ce n'est pas leur faute; mais sous cette écorce rude on retrouve quelquefois des sentiments, qui, pour émaner de barbares, ne sont pas moins très appréciables.