Nous comptions retourner à Prjevalsk en évitant de repasser sur le chemin que nous avions pris en venant. Tout en hâtant les étapes nous pensions visiter la vallée d'Irtach, où nous songions être en mesure de clore notre levé topographique qui, de la sorte, aurait embrassé tout le bassin du Djannart-sou.
Nos chevaux étaient tous plus ou moins fourbus; nous devions en outre traverser de grands cours d'eau, où ces pauvres bêtes, anémiées par le surmenage, n'auraient peut-être pas eu la force de sauver nos bagages. Devinant notre perplexité, le chirtaï nous offrit très obligeamment trois chameaux pour le transport des colis, et des chevaux de selle pour tous les membres de la caravane. À l'aoul d'Irtach on les remplacerait par des animaux du kaltchè, son futur gendre, auquel il envoyait immédiatement une estafette pour le prévenir.
Tant d'amabilité ne pouvait nous laisser insensibles: nous promîmes de le récompenser en payant largement les hommes qui nous accompagneraient, et de le recommander auprès du Gouverneur de Prjevalsk, et on partit. En quittant l'aoul nous dûmes distribuer des shake-hands à tous les membres de la tribu, tandis que les femmes se pressaient sur notre passage, nous présentant leurs nourrissons et nous criant à tue-tête: Koch! koch! «Adieu! adieu!»
On ne pourrait imaginer une vallée aussi singulière que celle de Kaënde. Longue de 60 verstes environ, elle se développe en serpentant irrégulièrement, s'enflant d'un côté pour se rétrécir de l'autre, ici coupée à pic, là s'évasant en de molles ondulations. La partie la plus caractéristique, sous le point de vue géologique, est celle qui vient après le col d'Oustchiar. Il semble que la dépression de celui-ci soit la résultante d'un affaissement subit de la montagne, et que les matériaux qui devaient s'y entasser jadis aient été entraînés au thalweg de la vallée. En bordure du fleuve s'élèvent, en effet, de fantastiques falaises, tranchées verticalement par l'affouillement des eaux, et tailladées, sillonnées, rongées par les ruissellements des pluies. Ces empâtements sédimenteux, déposés en couches successives, montrent à nu leur composition, qui rappelle vaguement une construction de l'époque romaine.
Chemin faisant, nous frôlons une nécropole kirghize. Le sol est éventré de trous, bosselé de buttes funéraires en argile battue, ou d'entassements de pierres. Les Kirghizes vénèrent leurs trépassés. Quand ils passent près d'un cimetière, ils ne manquent jamais de visiter les tombes de la famille, et d'y faire leurs prières. Si besoin est, ils s'arrêtent pour restaurer la sépulture. C'est pourquoi on voit celles-ci presque toujours en bon état.
En atteignant la limite inférieure de la vallée, nous sommes arrêtés par le Saridjass-sou, dont les eaux roulent avec fracas, bouillonnant entre des berges escarpées. En face de nous débouche la vallée d'Irtach, mais nous ne savons comment nous y prendre pour y arriver, car le gué de ce courant impétueux est absolument impraticable. Il ne nous reste d'autre moyen que de le remonter jusqu'à ce que nous trouvions un endroit où nous pourrons le traverser.
Nous suivons un sentier qui longe la rive gauche du Saridjass-sou, et nous finissons après mille difficultés par passer la rivière à gué.
LE KALTCHÈ (CHEF) DE LA VALLÉE D'IRTACH, L'HEUREUX FIANCÉ DE LA FILLE DU CHIRTAÏ DE KAËNDE (page [496]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.